Archive pour février 2010

Cher Julian Barnes

26 février 2010,

Paris fin février 2010

Cher Julian Barnes

Je suis un de vos vieux lecteurs silencieux mais votre « Rien à craindre » me contraint à vous adresser.

Je l’ai déjà lu plusieurs fois et l’ai offert autant. Je le déguste maintenant en anglais. Il est posé sur le rebord de la fenêtre de ma salle de bain et chaque matin, assis sur le trône, j’en relis un passage. C’est mon bréviaire et mon livre d’heures.

Je suis en perfusion Barnes.

C’est je crois ce que vous avez écrit de mieux depuis que vous courez derrière Flaubert et Renard entre autres.

C’est certainement le meilleur livre que j’ai lu cette année 2009.

Assez de fleurs. Maintenant quelques curiosités insatisfaites. Vous ne traitez pas du fait que l’on meurt les yeux ouverts. Est ce pour voir le vide ? Vous ne traitez pas de la mort de l’humanité. Qui menace.

Et puis on pourrait prétendre que la mort n’existe pas, c’est la vie qui existe. Alors pourquoi en tant parler ? Et bien parce que la mort donne une sacrée saveur à la vie. Elle constitue un suspense qui ne s’use pas et pour chacun de nous.

Personnellement je ne crois pas à la mort parce que je crois à la tête de veau et à d’autres détails importants de l’existence.

Je dois dire que je redoute d’avoir froid, d’avoir faim, de souffrir, je ne redoute pas de mourir. J’y pense chaque fois que j’ouvre mon lit le soir. Je pourrai ne pas avoir à faire mon lit demain matin. Je n’aurai pas non plus à téléphoner à l’électricien, ce que je remets depuis une semaine.

Et surtout, jouissance phénoménale, perverse, asociale, politiquement incorrecte, moralement détestable : je n’aurai plus à payer mes impôts. Chaque fois que j’en paie je me dis en ricanant, c’est peut-être la dernière fois qu’ils me baisent. La prochaine fois c’est moi qui les baise, je ne serai plus là. Je serai irrattrapable, réfugié dans le non être.

Et le non être devient ainsi un séjour délectable.

« Rien à craindre »,…le pire est déjà passé quand on meurt.

Avec toute mon admiration et ma sympathie.

Alain HERVE

Cher Jacques Julliard

10 février 2010,

J’ai lu avec consternation votre chronique du numéro spécial écologie du Nouvel Observateur de décembre dernier: Non à la déesse Nature !

Je vois à quel point le malentendu est profond. Vous nous traitez de nazis, de fascistes. Cette outrance m’étonne de la part d’un analyste aussi perspicace que vous. Je suis vos propos depuis des années et en général j’y souscris. Allons au fait. Je crois que l’écologie dite profonde ne correspond pas tant aux propos assez flous d’Arne Naess qu’à des réflexions exprimées en général par des anglo-saxons dans les années 60, 70.  Ce sont aussi bien des américains que des anglais. (En France Ellul, Charbonier, Rougemont, Dumont… ont participé.)

La notion essentielle est celle exprimée par David Brower, d’après un poème de Robinson Jeffers, pour les Friends of the Earth américains lorsqu’il les a créés à San Francisco en 1969 : Not man apart. « L’homme n’est pas à part ».

Les découvertes de la science moderne depuis Lamarck et Darwin, nous ont fait comprendre que nous ne sommes pas les enfants privilégiés d’un Dieu, mais seulement le produit d’une évolution hasardeuse. Nous sommes une des manifestations bizarres du phénomène de la vie. Nous sommes aussi détenteurs d’une étonnante capacité : la conscience. Nos talents particuliers nous ont valu de survivre parmi les autres animaux malgré nos faiblesses, de proliférer ensuite, puis de dominer presque toutes les autres espèces vivantes.

Il semble flagrant que nous avons mal maîtrisé l’histoire de notre espèce. Nous sommes devenus de redoutables prédateurs. Transformateurs, puis destructeurs nous avons éradiqué des milliers de formes de vie. Enfin, nous sommes devenus les prédateurs de notre propre espèce. Le hachoir à viande humaine et à vie sous toutes ses formes, que nous avons fait fonctionner au cours des guerres et au delà, est devenu de plus en plus performant. Il est malheureusement exemplaire des capacités de notre espèce.

Quelle perspective humaniste sommes nous autorisés à proposer aujourd’hui? Ce n’est pas la grotesque société de consommation célébrée dans les soi disant « trente glorieuses » qui peut constituer un modèle. Sa trinité fondatrice: publicité, gaspillage, pollution est mortifère. Une prospérité fondée sur les ventes d’armes, de centrales nucléaires, d’avions et d’automobiles est totalement illusoire.

L’écologie telle qu’elle se manifeste depuis quarante à cinquante ans me semble proposer la seule perspective humaniste contemporaine.

Elle donne à l’homme le rôle de guide responsable de l’aventure du vivant.

Nous en avons la capacité technique, qui progresse sans cesse. Il ne nous manque que la maîtrise. La volonté de nous y engager.

Oui il s’agit d’un complet retournement. La prolifération des humains, la raréfaction des ressources, l’empoisonnement de la nature  ne nous laissent pas d’autre choix. Nous sommes contraints à devenir écologistes. Nous devons revoir l’idéologie du développement et de la croissance indéfinie. Nous devons inventer  et nous n’en avons pas le choix, d’autres relations avec la biosphère.

Est que la démocratie est capable de gérer cette mutation ? Je n’en sais rien. Je crains que ses habitudes de gestion démagogiques ne l’y prédisposent pas. La menace de dictatures vertes au nom du bien commun et de la survie est bien réelle et imminente.

Nous devons tout faire pour l’éviter. Ce n’est pas en proposant une écologie factice telle que nous la vivons actuellement que nous y parviendrons. Ce n’est plus en peignant en vert les camions diésels qui ramassent nos ordures pléthoriques que nous y parviendrons.

Notre avenir est de nous mettre à la hauteur de nos responsabilités. Nous avons à inventer une nouvelle philosophie. Ce n’est pas simple. C’est urgent.

Comme l’a ironisé Pierre Dac : « le chainon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous ». `

J’ai créé et dirigé pendant neuf ans Le Sauvage sous l’aile du Nouvel Observateur en tentant d’apporter des éléments pour formuler une nouvelle culture. Il s’agissait de conjuguer comme vous le dites : le donné-la nature et le construit-la culture, non pas de continuer à les opposer.

Nous avons rencontré dès le début, sauf avec Bosquet/Gorz et Morin une sourde opposition de l’équipe du NO.  Je vois que le vieil antagonisme persiste. La vieille rancune de ceux qui s’estiment les seuls propriétaires et directeurs de conscience de l’électorat de gauche reste intacte.

Le gommage dans votre numéro écologie piloté par Cohn Bendit de l’aventure de dix ans du Sauvage qui avait commencé par le spécial N.O. « La Dernière chance de la Terre » en 1973, n’est pas fortuit.

Ce genre d’oubli fait fâcheusement penser aux gommages des personnages indésirables dans les photos de l’époque stalinienne.

Le déni de l’écologie est une vielle histoire dans la presse et la politique.

Mais nous en arrivons une nouvelle donne. Ce n’est plus l’écologie qui court en vain derrière la politique. C’est la politique qui désormais court derrière l’écologie.

Mauvais moment pour le N.O. de prétendre oublier son histoire et son rôle de pionnier dans ce domaine.

J’espère que nous puissions entamer un dialogue constructif entre écologistes et « penseurs de gauche » dont vous me semblez être un remarquable représentant.

Et avec mes amitiés.

Alain HERVE

Fondateur des Amis de la Terre et du Sauvage