Citations à l’ordre de la paresse

28 avril 2011,

Reprint Le Sauvage n° 15, juillet 1974, qui nous semble utile aujourd’hui en 2011 pour argumenter le débat sur la nouvelle économie et la nouvelle société.

« La nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron ; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom qui sont exclus, par leur état même, des droits politiques. Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. »

Platon (République)

« Les gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges et on a bien raison. La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver un feu continuel, ne peuvent manquer d’avoir le corps altéré et il est bien difficile que l’esprit ne s’en ressente. »

Xénophon (l’Économique)

« On doit regarder comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent leur peine et leur industrie ; car quiconque donne son travail pour de l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves. »

Cicéron (des Devoirs)

« Aucune œuvre servile ne doit être accomplie le dimanche, et les hommes ne devront pas s’y livrer aux travaux de la campagne, ils ne cultiveront pas la vigne, ne laboureront pas les champs, ne moissonneront pas, ne feront pas les foins, ne dresseront pas de haies, ne défricheront pas les forêts, ne couperont pas d’arbres, ne construiront pas de maisons (…). Afin que l’on puisse se reposer le jour du Seigneur. »

Charlemagne (Admonition générale promulguée en 789)

« Je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirais sans empêchement de mon loisir que je ne serai à ceux qui m’offriraient les plus honorables emplois de la Terre. »

Descartes (Discours de la méthode)

« Paressons en toutes choses hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant. »

Lessing

« En considérant cet être tel qu’il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous : je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui a fourni son repas ; et voilà ses besoins satisfaits… Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l’homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger, comme les animaux, qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu’ils ne pensent point. »

J. J. Rousseau (Discours sur l’origine de l’inégalité)

« La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens. Le but de la société est de défendre cette égalité, souvent attaquée par le fort et le méchant dans l’état de nature, et d’augmenter, par le concours de tous, les jouissances communes. Les travaux et les jouissances doivent être communs à tous. »

Babeuf (Le Tribun du peuple, 1795)

« Dieu fit la liberté, l’homme a fait l’esclavage. »

M. J. Chénier (Fénelon)

« Ô vous qui possédez le royaume de la nonchalance, accordez-nous par le moyen de nos petits caprices et de nos détours le bonheur de vivre sans rien faire. Ainsi soit-il. »

(image d’Épinal dédiée à bonne sainte fainéante, protectrice des paresseux, 1820)

« Le loisir, voilà la plus grande joie et la plus belle conquête de l’homme. »

Rémy de Gourmont

« Considérant que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs nous-mêmes ; que la lutte pour notre émancipation n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de plaisirs et de jouissance égaux et pour l’abolition de tout régime de classe… »

Préambule de la Première Internationale

« Vous qui raillez le droit

à la paresse,

Entretenus du prolétariat,

Disparaissez ! Une voix vengeresse

Partout répète : « À bas le patronat !  » »

Achille Le Roy (la Revanche du prolétariat, 1883)

« La propension des Bachkirs (pasteurs semi-nomades de l’Oural) pour la paresse, les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux doués, communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau social dans une civilisation plus développée. »

F. Le Play (les Ouvriers européens, 1855)

« Mais voici que les hommes sont devenus les outils de leurs outils. L’homme qui cueillait à sa guise les fruits, quand il avait faim, est devenu un fermier ; et celui qui s’abritait sous un arbre est le maître d’une maison. Nous ne campons plus sur terre, comme si nous y étions seulement pour une nuit, nous nous sommes installés, oubliant le ciel… Serons-nous toujours en train de chercher à obtenir davantage, au lieu de nous contenter parfois de moins ? Le citoyen respectable devra-t-il ainsi enseigner gravement, par le précepte, l’exemple, la nécessité pour le jeune homme de se procurer une quantité superflue de snow-boots, de parapluies et de chambres d’amis vides, pour des amis aussi vides, avant qu’il ne meure ? »

Thoreau (Walden ou la Vie dans les bois, Éditions Montaigne)

« Il ne faut jamais faire le lendemain ce qu’on peut faire le surlendemain. »

Proverbe

Variante : « Il ne faut jamais reporter au lendemain ce qu’on peut faire faire le jour même par un autre. »

Proverbe

« Ah ! qu’il est doux

De ne rien faire

Quand tout s’agite autour de nous. »

J. Barbier et M. Carre (Galatée)

« L’esclavage humain a atteint son point culminant à notre époque sous forme de travail librement salarié. »

G. B. Shaw (Bréviaire du révolutionnaire)

« Je ne suis pas souvent sorti de mon cabinet de travail pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que j’en suis sorti, que j’ai traversé la grande banlieue parisienne et que j’ai vu les routes couvertes de tacots, de motos, de tandems, avec ces couples ouvriers, vêtus de pull-overs assortis et qui montraient que l’idée de loisir réveillait chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, j’avais le sentiment d’avoir malgré tout apporté une embellie, une éclaircie dans des vies difficiles et obscures. On ne les avait pas seulement arrachés au cabaret, on ne leur avait pas seulement donné plus de facilités pour leur vie de famille ; mais on leur avait ouvert une perspective d’avenir, on avait créé chez eux un espoir. »

Léon Blum au procès de Riom (cité par Maurice Dommanget)

« La société construite sur l’argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses. Vous avez droit aux récoltes, droit à la joie, droit au monde véritable, droit aux vraies richesses ici-bas, tout de suite, maintenant, pour cette vie. Vous ne devez plus obéir à la folie de l’argent. »

Jean Giono (les Vraies Richesses, 1937)

« Il faudrait d’abord faire comprendre aux hommes que cette course au progrès ne peut se poursuivre sans assurer le sort de ceux qui en sont les victimes. Ensuite, que le travail, s’il est nécessaire, n’est plus le but unique de l’existence. Or, depuis des siècles, on prêche qu’il est un bienfait des dieux, qu’il sanctifie la vie. La morale est, en partie, basée sur le travail ! C’est pour cela qu’il ne faut pas le supprimer, mais le réduire, en expliquant aux hommes que, si le travail c’est la liberté, il ne faut pas que cette liberté, exercée sans limite, ait pour conséquence de condamner le voisin à la misère… La vie n’est pas faite uniquement pour produire des richesses. Il y a autre chose : l’étude, les beaux-arts, la science pure, les lettres, les sports, bref tout ce qui fait la joie de vivre. »

Jacques Duboin (la Grande Relève des hommes par la machine, 1935, Éditions Fustier)

« Les mots travail et loisir n’ont de sens que dans un monde où les vocations ne peuvent s’accomplir. Parler de loisir, c’est parler, avant tout, de remède au travail. Le mot loisir dénonce une société injuste, un ordre désordonné. »

Morvan Lebesque (Janus, n° 7, juin 1965)

« Le travail en usine ne justifie rien. Le travail justifie le charron dans un village. Incontestablement, il voit les services qu’il rend. Il justifie l’artisan, le menuisier, le plombier, l’ébéniste qui voient la tête de leur client. Il ne justifie pas le travailleur de la grande industrie qui produit pour la guerre ou pour les produits de luxe de la classe privilégiée. »

George Navel (Travaux, 1969, Stock)

« Je pose comme un problème de l’an 2000 celui d’un socialisme à l’envers qui mettrait la puissance de l’État au service du plaisir et du repos. Il ne s’agirait plus d’encourager le cycle fécondité-travail, mais de le ralentir. Le goût de la compétition, qui tient du sport et du fascisme, serait tourné en dérision. Des réductions progressives de salaires pénaliseraient les pères de famille et les avortements se verraient remboursés par la Sécurité sociale. Les informations perdraient leur importance et l’on vendrait les journaux anciens pris au hasard dans les stocks. Privée de crédit, la recherche scientifique deviendrait la folie provinciale des érudits locaux. Le progrès technique serait tenu pour suffisant, et l’on accorderait moins de valeur à un complexe sidérurgique qu’à un poème. Les laboratoires seraient transformés en cafés-concerts ou en maisons de thé. Les monuments aux morts serviraient d’urinoirs et les films de la série « Carpe diem » exalteraient les mille et une faces de l’esprit de jouissance. »

Raymond Borde (l’Extricable, 1970, Éric Losfeld)

« C’est si bon de rester au pieu l’hiver quand il gèle, d’arriver au travail à midi au lieu de sept heures. C’est si bon les prés, les bois, les champs, les ruisseaux au printemps. La sève dans la terre et dans le ventre. Cela aussi, c’est la vie. La grève toute la vie ! Faire l’amour avec une étudiante trotskyste ou maoïste au mois de mai dans la forêt de Fontainebleau ! Gaspillons notre avance dans les champs, dans les prés, du côté, du côté, du côté de Nogent. »

Yves Le Manach (Bye bye Turbin, 1973, Éditions Champ libre)

« Mais il y a les vacances : avec elles, une séquence de temps libéré est à l’entière disposition des individus. Et si, soustraits à ces contraintes et à cette médiocrité, ils tentaient délibérément ou même inconsciemment d’y réaliser leurs utopies de « vraie vie » ? Pourquoi l’existence ne chercherait-elle pas à prendre sa revanche concrètement dans la brèche ou l’oasis des vacances, dans cette période où apparemment tout est possible ? Ce serait cela la révolution vacancière : le triomphe de l’imagination et du désir de quelques semaines par an, puis, pourquoi pas, sous l’action corrosive et libératrice de cette période de jouissance, la métamorphose insidieuse du reste de l’année et de toute la société. »

Alain Laurent (Libérer les vacances, 1973, Le Seuil)

« Il était si paresseux qu’il ne faisait même pas son âge. »

Glané dans Lui

« Tous les succès techniques seraient vains et dérisoires s’ils ne laissaient pas le temps d’être heureux. Une société où l’on ne dispose pas de son temps se dément et se renie. Elle est le contraire d’une civilisation. Aménager le temps, c’est organiser la liberté. « Le travail, c’est la liberté », dit-on. Non, la liberté, c’est le loisir. Mais le loisir ne peut trop souvent être acheté que par le travail. Encore ne faut-il pas le payer trop cher. »

Philippe Lamour et Jacques de Chalendar (Prendre le temps de vivre, 1974, Le Seuil)

« Les sauvages de l’Amérique habitant en la terre du Brésil, nommés Toüoupinambaoults, avec lesquels j’ai demeuré et fréquenté familièrement environ un an, n’étant point plus grands, plus gros ou plus petits de stature que nous sommes en Europe, n’ont le corps ni monstrueux ni prodigieux à notre égard : bien sont-ils plus forts, plus robustes et replets, plus dispos, moins sujets à la maladie ; et même, il n’y a presque point de boiteux, de borgnes, contrefaits ni maléficiés entre eux. Mieux encore, plusieurs parviennent jusqu’à l’âge de cent ou six vingts ans (car ils savent bien aussi retenir et compter leur âge par lunes) et peu y en a qui en leur vieillesse aient les cheveux ni blancs ni gris. Choses qui pour certains montrent non seulement le bon air et bonne température de leur pays, mais aussi le peu de soin et de soucis qu’ils ont des choses du monde. Cela s’explique par le fait qu’ils ne puisent, en quelque façon que ce soit, en ces sources fangeuses, ou plutôt pestilentielles dont découlent tant de ruisseaux qui nous rongent les os, sucent la moelle, atténuent le corps et consument l’esprit, bref, nous empoisonnent et font mourir par-deçà devant nos cours : à savoir, en la défiance, en l’avarice qui en procède, aux procès et brouilleries, en l’envie et ambition, aussi rien de tout cela ne les tourmente, moins les domine et passionne. »

Jean de Léry (Histoire d’un voyage fait en terre du Brésil, 1557, Éditions EPI Ethnologie)