Les écolos pronucléaires

18 juin 2011,

par Ghislain Nicaise

Un récent courriel circulaire de Jean-Marc Jancovici (JMJ) pour accompagner le lancement de son dernier livre (1) renvoie sur quelques écrits récents affichés sur son site www.manicore.com. En pronucléaire sincère, il n’a pas esquivé la difficulté qu’il y avait à faire un bilan positif de cette source d’énergie dans le contexte de l’accident de Fukushima. Je range JMJ parmi les « écolos », terme flou, en fait ce serait plutôt un écologue qu’un écologiste. Il est particulièrement compétent sur les questions énergétiques. Si vous acceptez de vous référer aux critères que j’ai retenu pour enraciner l’écologisme (ici), JMJ est excellent sur l’épuisement des ressources et la pollution par les gaz à effet de serre mais discret sur la convivialité de l’outil ou la valorisation des systèmes naturels. Cependant les données qu’il a diffusées par son talent de vulgarisateur et son souci de permettre aux particuliers de calculer leur bilan carbone, son engagement personnel, en font pour moi un écolo. La participation de JMJ à la Fondation Nicolas Hulot a probablement influencé le fondateur et pourrait expliquer le caractère tardif de son orientation antinucléaire, selon moi au moins autant sinon davantage que la sponsorisation par EDF.

Il y a au moins un autre écologiste pronucléaire pour lequel j’éprouve de l’admiration, en la personne de James Lovelock. Je n’ai d’ailleurs connu sa position sur le sujet qu’à la lecture de son ouvrage « The revenge of Gaia : Why the Earth Is Fighting Back – and How We Can Still Save Humanity » paru en 2006 et disponible en traduction française en livre de poche (2).

Bien entendu ce ne sont pas les deux seules personnes connues assumant une volonté forte de protection de l’environnement et un parti-pris pronucléaire. C’est le cas de notre ministre de l’Ecologie du développement durable, des transports et du logement, Nathalie Kosciusko-Morizet (ou de Chantal Jouanno qui l’a précédé) mais la solidarité gouvernementale l’empêche peut-être de s’exprimer tout à fait librement sur le sujet. Je n’ai aucune certitude sur ses convictions pro-nucléaires, surtout depuis Fukushima : lorsque des journalistes l’interrogent sur le sujet, elle a tendance à répondre à côté, en soulignant la nécessité d’économiser l’énergie plutôt que d’en produire davantage.

Alors pourquoi des écolos comme Jancovici ou Lovelock affichent-ils un tel parti-pris pro-nucléaire ? La réponse est évidente si l’on parcours, même superficiellement, leurs écrits : ils font passer avant toute autre considération le problème de la production de CO2 et du changement climatique qu’entraîne ce gaz à effet de serre. Moi qui ne renie pas les engagements antinucléaires de mes jeunes années (voir ici et ici) je ne suis pas certain de l’impossibilité d’une catastrophe climatique majeure, qui ferait de Tchernobyl et même de Fukushima des détails de l’histoire. Les risques d’un emballement, en particulier d’une rétroaction sur la libération de méthane par les pergélisols ou par les hydrates sous-marins sont vraiment sérieux. Alors me direz vous : pourquoi continuer à accabler cette industrie nucléaire (relativement) peu émettrice de gaz carbonique ? N’avez vous aucun respect pour le principe de précaution ? La réponse est simple : la lutte politique contre l’effet de serre induit par l’homme est à mon avis perdue d’avance. Si à force de le clamer partout nous arrivions à convaincre nos compatriotes et surtout l’Inde et la Chine qu’il faut faire les sacrifices énergétiques nécessaire, l’inertie du système atmosphérique est telle que personne ne verrait l’effet des mesures vertueuses de restriction. Les dérèglements climatiques risquent même de s’accroitre, à l’inverse des attentes. Il me semble qu’en quelques années l’opinion se révolterait contre l’absence de résultats alors que le bilan devrait se faire à l’échelle de décennies, voire de générations. Ceci dit, la décroissance énergétique pourra se faire, de manière non planifiée, du fait de la descente de la production pétrolière (entre autres pénuries) et des effondrements économiques plus ou moins graves, plus ou moins discontinus, qui en résulteront. Mais ceci est une autre histoire, et un chantier qui risque de nous occuper pendant longtemps.

Ghislain Nicaise

(1) Changer le monde, tout un programme ! Calmann-Lévy

(2) James Lovelock, La revanche de Gaïa, J’ai Lu, coll. « J’ai Lu Essai, n° 8579 », 2008, 256 p