Je suis un romantique

20 septembre 2011,

Reprint Le Sauvage 1er mars 1979

par Brice Lalonde

Et bien moi, je suis romantique, pour trois grandes raisons, la quatrième étant qu’il ne faut pas avoir honte de l’être (je ne milite pas par goût de la guerre, mais par amour de la vie : romantisme tendance Rabelais).

La fin des fins

Parce que c’est vrai, à la fin, qu’il n’y a plus de fins. Vous y croyez, vous, à ces paradis politiques, ces derniers actes de l’histoire qui rachèteront nos années et nos siècles d’efforts, de sacrifices, de violence, de petits et grands goulags ? Vous y croyez, à ces miroirs aux alouettes qui ont justifié les pires horreurs, ces sociétés enfin parfaites, débarrassées du mal et du conflit, où nous allons vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants, où nous serons enfin libres et riches, tous tant que nous sommes, les femmes autant que les Première Radio Verte le 13 mai 1977. De droite à gauche Brice Lalonde, Antoine Lefébure, Jean-Edern Hallier, Alain Hervé. (photo Philippe Frilet DR.)

hommes, et l’énergie nucléaire sera propre ? « Allons, pour la bonne cause, une dernière fournée de fusillés, un dernier bouquet de pieux mensonges, et nous seront enfin dans l’ère idéale : la « nouvelle société », ou le socialisme, etc. ». Dès lors, il n’y a plus que des « transitions ». Et les fins justifient n’importe quel moyen.

On y croit encore ? Pas nous. Et, du coup, nous haïssons ces moyens orphelins de fins, de mensonges, ces haines, ces violences, qui sont le lot politique quotidien. En revanche, si nous nous méfions des planificateurs de l’avenir, nous savons ce qui fait le sel de notre vie, et nous connaissons ceux qui nous l’ôtent, ici et maintenant. Nous sommes tolérants, nous sommes modérés. Mais nous sommes prêts à nous battre, et vraiment nous battre, pour les libertés, pour l’énergie solaire, et deux ou trois choses que nous savons sur nous-mêmes, sur la société et sur la nature. Nous ne partons pas en croisade pour LA société idéale, quoique nous rêvions d’elle, hélas !

Romantiques, les écologistes ? Ils oscillent entre l’engagement extrême et la fuite morose, entre l’attrait du progrès et celui du retour. Ils savent qu’il n’est plus possible d’éviter l’accumulation des tensions écologiques, économiques et politiques, mais que c’est désormais dans la « crise » que se trouvent les remèdes. En somme, il faut « chevaucher l’orage », comme disait le Lagarde et Michard. Les écologistes savent aussi que l’utopie seule est réaliste, mais que, sans réalisme, elle ne se réalise pas. Est-ce que l’écologisme s’ouvrirait ainsi, du romantisme au réalisme, à toutes les réminiscences littéraires ? C’est que l’on a vu maintenant que la vertu condamne au silence. À Malville, nous avons découvert comment, pour sauver la vie, l’un de nous pouvait trouver la mort. Aux élections, nous avons compris, sous prétexte de refuser le cirque, à quel manège il fallait se livrer.

Ceux qui gagnent sont ceux qui tranchent les nœuds gordiens, hélas. Est-ce qu’une population aux prises avec le quotidien se préoccupe d’avenir si personne le fait flamboyer ? Est-ce que la défense résiste sans livrer bataille ? Est-ce que Lamartine n’a pas laissé la place à Napoléon III ?

Nous ne rejetons pas toute idée de projet. Au contraire, nous cherchons éperdument un sens à notre vie, et un avenir à nos communautés. Mais ce n’est plus le sens unique. Pour le reste, l’écologisme s’aguerrit.

Place au sujet, place à la volonté

Ce sont les hommes qui font leur histoire. Si ce n’était vrai, inutile de militer. Le sens de l’histoire n’est que celui que nous voulons bien lui donner. Pourtant, nous ne cessons de découvrir le contraire. Les nouveaux faits s’accumulent et tout d’un coup ouvre une perspective qui, une fois de plus, montre les êtres humains comme des jouets manipulés par des forces toujours plus puissantes, rusées ou obstinées. Les déterminations qui pèsent sur nous et sur la société commencent vraiment à être nombreuses, et l’on sait qu’il en reste sans doute davantage à découvrir, d’autant que la société n’arrête pas de se compliquer, la drôlesse. Quand les dieux ont cessé de la piloter, on a cru naïvement que les hommes avaient pris les commandes. Mais, la mécanique ne réagissant jamais bien, on a estimé qu’il y avait d’autres pilotes, ou du moins que le moteur était plus compliqué, ce qui n’est pas la même chose. On a pensé aux classes sociales, on a pensé aux structures et aux systèmes, au hasard et à la nécessité, on a pensé que le pilote lui-même était piloté par la machine ou par un pilote intérieur, son zizi ou son cerveau, son inconscient ou ses chromosomes. Les écologistes eux-mêmes ont rajouté des pièces au puzzle, rappelé dame Nature et inculpé les techniques. Alors, qui fait l’histoire ? Mais l’histoire s’enracine au présent, elle est récrite tous les jours.

Nous refusons cette vieille querelle de l’humanisme et du scientisme. Lorsqu’on nous dit que la technique échappe au contrôle de l’humanité, nous répondons qu’il y a techniques et techniques, et que certains humains se débrouillent bien pour les contrôler, figurez-vous. Mais, lorsqu’on nous affirme que la technique en elle-même est indifférente, seuls comptent son usage et son proprio, nous répondons que la technique façonne bien le monde, quel que soit son utilisateur. Il ne faut plus penser comme Aristote.

Notre libération passe par l’étude, non le refus outragé des déterminations qui pèsent sur nous. Découvrir ses servitudes, c’est déjà s’en libérer. Croyez bien que si les écologistes refusent qu’E.D.F. ou un parti leur dictent leur conduite, ce n’est pas pour s’en laisser conter par des molécules fussent-elles génétiques, ni par les engrenages en folie d’une société partie à la dérive, ni par le boomerang d’un écosystème blessé ou quelque ruse d’une intelligence ou d’une force supérieure qui se dissimulerait à eux. Elles existent peut-être, mais nous les trouverons pour les défaire si ce sont elles qui nous empêchent de faire du vélo à Paris, de nettoyer nos héliostats, d’écouter la radio de quartier et d’évoquer en rigolant le temps de la bande des quatre. Il ne s’agit pas de savoir pour savoir, mais pour faire notre histoire. Oui, s’il le faut, nous lirons tous les livres, nous réinventerons les sciences, nous embrasserons d’un seul coup d’œil cinquante millénaires et cinq continents d’Homo sapiens, pour aller emmerder Delouvrier dans son pavillon de retraite, asticoter le Premier ministre et plonger Giraud dans une piscine de La Hague. Car, dans notre société, si mécanismes il y a, ces mécanismes sont portés et s’extériorisent par des êtres vivants : mes congénères, généralement bien organisés quand ils nous briment, et jamais assez bien organisés quand il s’agit de nous, les écologistes, dans notre conflit contre les technocrates ! Même le climat, ce grand acteur de l’histoire, a ses hommes de main : ceux qui improvisent nos pasteurs en oubliant le temps !

Romantiques, parce que volontaires. Romantiques parce que créateurs face à l’océan des pédants, parce que toujours inquiets face aux bornés trop sûrs d’eux, parce que dilettantes insupportables face aux spécialistes.

Triomphe du sensible

La sympathie avec la nature, la communion avec l’humanité, où sont-elles chez les donneurs de leçons et les contempteurs du néoromantisme ? Elles étaient bien chez les Romantiques du XIXe siècle, elles sont bien chez les écologistes, bon. Mais le sensible, c’est aussi la découverte — ou la redécouverte — de l’importance du savoir sensible (les cinq sens), de l’appréhension directe (non médiatisée : ni instrument, ni interface. Non aliénée par autrui, l’expert, le marchand), de la connaissance affective (sensibilité, savoir pour un projet), de l’expérience vécue (compris cinq sur cinq, grande valeur, utile), du savoir-faire enfin, qui fait de chacun un virtuose. C’est au confluent de ces savoirs-là, dégoûtants, organiques, irrationnels, populaires, passionnés, et des connaissances abstraites, outillées, généralement institutionnelles et mercenaires, que s’épanouit la créativité et s’élaborent sciences et techniques. Et c’est dans la reconnaissance du désordre fécond que se développe aujourd’hui le nouveau « paradigme scientifique », vachement romantique, et tout à fait écologique. Ce qui prouve encore, si besoin est, que les écologistes d’aujourd’hui sont les Modernes contre les Anciens, comme l’étaient aussi les Romantiques au XIXe siècle.

Thierry Gaudin, technocrate anti-technocrate, fonctionnaire au ministère de l’Industrie, dans un livre récent sur lequel je reviendrai (À l’écoute des silences, 10-18), voit une coïncidence liée à l’expression de la créativité populaire, entre l’éclosion des techniques et celle de l’amour. Au XIIe siècle, la flambée cistercienne, extraordinaire moment de diffusion et d’expérimentation populaire de techniques nouvelles, coïncide avec la philosophie d’Abélard et avec la vogue de l’amour courtois dans la high society du Sud.

Au XIXe siècle, on dirait bien qu’un phénomène identique se produit : brutale libération populaire des sciences et techniques après la Révolution et les Lumières, flopée d’inventions en tout genre (beaucoup plus qu’aujourd’hui, contrairement à ce qu’affirment les Diafoirus, du moins pour ce qui touche à notre vie), philosophie de la méthode scientifique, et brasier de l’amour romantique !

Gaudin suggère qu’il s’agit d’un même enjeu : il y a des techniques du pouvoir central, il y a des techniques de libération décentralisée. Et à l’amour du centre, Dieu ou le prince, s’opposent les amours entre personnes. Aimons-nous donc, mais méfions-nous des vendeurs et des techniciens. Nom d’un chien, ces gens-là sont partout. Aimons-nous au premier degré, simple et romantique, pas forcément à deux, pas forcément entre sexes opposés, mais, surtout avec sublime, beauté, invention, ardeur (ne cédons pas à l’entropie !). Et entrelaçons nos histoires d’amour, on verra bien…

Brice Lalonde

Mots-clés : écologiste, histoire, romantisme