Des cancres de l’écologie à l’Elysée

4 septembre 2011,

Voici un résumé en cinq épisodes que nous communique Michel Sourrouille du livre de Marc Ambroise-Rendu Des cancres à l’Elysée (sous titré 5 Présidents de la république face à la crise écologique). « Marc est un journaliste arrivé au Monde en mars 1974 pour être embauché à la toute nouvelle rubrique « environnement ». Il y est resté jusqu’en 1982, témoin privilégié des heurs et malheurs de la cause écologique. Son livre de 2007 est donc de première main, mais il est arrêté de commercialisation ! » La sixième analyse sur Sarkozy a été rajouté par Michel.

Nous espérons que Michel Sourrouille se livrera bientôt à une analyse symétrique en ce qui concerne les candidats à la prochaine présidentielle. Pour le moment on n’a pas encore vu un seul candidat formuler un  programme écologique complet. Ni de droite, ni de gauche, ni du centre, ni des extrêmes. La candidate d’EELV elle même reste très discrète à ce sujet. Depuis que Nicolas Hulot a été évacué de la scène médiatique, personne ne parle plus d’écologie. Nous attendons la suite.

Le Sauvage


Charles de Gaulle, un cancre de l’écologie à l’Elysée

Le Président made in France est désigné par l’ensemble des citoyens. Il devrait être, par définition, le meilleur d’entre les Français ; en tout cas, une personne capable de voir très loin. Grâce au septennat – et même avec la réduction au quinquennat -, le chef de l’Etat dispose du temps sans lequel rien de solide ne s’accomplit. On le sait, gouverner c’est prévoir, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit de protection de l’environnement. Or la planète a la fièvre et son énergie s’épuise. Les paléontologues et les astrophysiciens laissent entendre que, si le mal empire, la terre ne sera plus en état d’abriter et de nourrir les chers parasites que nous sommes. Ce que nous conviendrons d’appeler la « crise écologique » n’est plus à démontrer. Le bon sens de l’espèce humaine – ou son instinct de conservation – lui commande d’anticiper l’accident pour le conjurer… peut-être.

De de Gaulle à Chirac, les cinq présidents qui ont séjourné à l’Elysée y sont restés en moyenne 9 ans et demi. Il ne tient aussi qu’au président d’être l’homme le mieux informé du pays. Le président a-t-il une interrogation scientifique ? L’Académie des sciences, le CNRS, tous les laboratoires de France et de très nombreux comités ou agences spécialisées sont prêts à lui répondre. Par les moyens d’action, personne ne peut se vanter d’en détenir autant, fabrique des lois, dimension internationale… L’extension du domaine réservé s’accompagne évidemment d’un accroissement de la responsabilité présidentielle à l’égard de l’avenir. Inaugurer une ligne de TGV ou une autoroute, c’est organiser le territoire pour des décennies. Poursuivre la construction des centrales nucléaires et tester des bombes atomiques, c’est accepter la production de déchets pour des millénaires. En s’engageant personnellement sur tous ces sujets, les présidents se sont rendus comptables devant l’Histoire comme jamais auparavant depuis 19870. La France était en mesure de mieux gérer la crise écologique que bien d’autres nations. Est-ce le cas ? En tout cas De Gaulle n’a pas marqué l’histoire en matière environnementale. Le visionnaire qui a prévu tant d’événements majeurs n’a cependant pas senti venir, malgré les avertissements des spécialistes, la crise écologique.

Le 10 janvier 1959, le général de Gaulle remplace René Coty. Observant en mai 1968 à la télévision les maoïstes, les autogestionnaires, les écologistes barbus et les hippies, le Général n’y verra que « chienlit ». Les mots « nature » et « environnement » ne seront pas mentionnés une seule fois dans les interventions télévisées du président. Le chef de l’Etat a une conception fort classique de la nature : il croit ses ressources inépuisables. Mais aux Amériques, la réserve du Yellowstone existe depuis 88 ans quand il arrive à l’Elysée, les forêts des Laurentides au Canada depuis 1909, le parc du Grand Paradis en 1922 pour l’Italie. Le Général a donc donné sa bénédiction à ces « objets administratifs non identifiés » que sont les parcs naturels (loi du 22 juillet 1960). Les parcs naturels régionaux sont introduit dans le droit en 1967. De Gaulle en ses parcs, pas grand chose de plus. De Gaulle reste de marbre devant la pollution des océans. Le naufrage du Torrey Canyon en mars 1967 le laisse muet. Et Malraux approuve la tour Montparnasse. Les habitants de l’Ile-de-France conservent de la décennie 1959-1969 le souvenir d’incessantes agressions paysagères, d’un urbanisme fondé sur le tout automobile et le tout béton.

Retenons quand même quelques phrases prémonitoires du général de Gaulle en juin 1968 : « La civilisation mécanique, qui nous apporte beaucoup de malheurs, nous apporte aussi une prospérité croissante et des perspectives mirifiques. Seulement voilà, elle est mécanique, elle enlace l’homme dans une espèce d’engrenage qui est écrasant. Comment trouver un équilibre humain pour la civilisation ? Voilà la grande question du siècle.

Georges Pompidou, un cancre de l’écologie à l’Elysée

Georges Pompidou a été élu confortablement, le 15 juin 1969, au terme d’une campagne courte et sans passion. Dès le 24 octobre 1969, Pompidou lance une vigoureuse politique en faveur de l’environnement : lutte contre les nuisances, sauvegarde des paysages, élimination des déchets. Durant l’hiver 1970 à Chicago, Pompidou dans une allocution s’exprime ainsi : « Tel l’apprenti sorcier, l’homme du XXe siècle ne risque-t-il pas finalement de périr par les forces qu’il a déchaînées ? Il faut créer et répandre une sorte de morale de l’environnement imposant aux Etats, aux collectivités et aux individus le respect de quelques règles élémentaires faute desquelles le monde deviendrait irrespirable. » Malmené par de jeunes sionistes en quittant le Palmer House, il ne s’exprimera jamais plus sur la crise écologique.

Mais, phénomène peu pensable aujourd’hui, un groupe de protection de la nature s’est constitué à l’Assemblée nationale, auquel adhèrent plus de cent députés. En septembre 1970, Pompidou apprend que le Royaume-Uni vient de créer un important ministère groupant le Logement, l’Urbanisme et l’Environnement. Pompidou va donc créer le 2 janvier 1971 le « ministre délégué auprès du Premier ministre chargé de la protection de la nature et de l’Environnement ». Robert Poujade sera le poil à gratter des autres administrations et ministères.

En juin 1971, Pompidou résume en deux minutes son point de vue : « Sauver la nature, c’est sauver la nature habitée et cultivée. Une nature abandonnée par le paysan devient une nature artificielle et je dirais une nature funèbre. Il est plus rentable d’avoir des terres habitées et cultivées par des hommes que d’avoir de vastes réserves nationales protégées fatalement par une masse de fonctionnaires. » Pompidou exprime l’aversion du paysan envers tout ce qui échappe à ses outils : la friche, la zone humide, la forêt laissée à elle-même.

L’annonce de la conférence de Stockholm en juin 1972 le laisse de marbre ; la veille de la conférence, une campagne d’essais de la bombe H française est lancée sur un atoll polynésien. De plus, au volant de sa Porsche, Pompidou éprouve pour l’automobile la fascination des hommes. On passe de l’autoroute de dégagement à l’autoroute de développement : « L’automobile est une industrie essentielle, même si elle a de graves inconvénients. » La croissance reste pour lui le critère de la réussite politique, même après la parution du rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance : « Si la croissance s’arrêtait, l’opinion se retournerait. Les gens sont pour ce qu’ils n’ont pas. »

En 1973 germe cependant l’idée du Conservatoire du littoral. Mais dès août 1972, Pompidou apprend que la cause de ses malaises porte un nom redoutable, la maladie de Kahler, inguérissable. Le prix des carburants flambe en octobre 1973, suite à la guerre du Kippour. EDF propose de construire des réacteurs en série. En proie à des douleurs crucifiantes, le président laisse Messmer conduire l’affaire. Le Conseil des ministres avalise une première tranche de 13 réacteurs. Le nucléaire français se passera du feu vert démocratique.

Valéry Giscard d’Estaing, un cancre de l’écologie à l’Elysée

Le 27 mai 1974, Valéry Giscard d’Estaing prend ses fonctions de président de la République par l’avenue Marigny… à pied. Mais Giscard n’a guère d’idée sur l’environnement et encore moins sur l’écologie. Une seule page sur la « nouvelle croissance » dans son livre-programme, Démocratie française, et pas un mot sur l’environnement dans les 1370 pages de ses Mémoires. Ses idées découleront surtout de son conseiller Pierre Richard. Le président aime plutôt la nature comme un chasseur passionné pour lequel tout paysage est d’abord un repaire à gibier. Pour assouvir sa passion, il tiraille partout, en France, en Europe, en Afrique.

Dès le mois de juin 1975, un conseil des ministres programme, pour les quatre années suivantes, le lancement de 29 réacteurs supplémentaires. Pourtant Giscard n’a jamais vu une centrale nucléaire, il ira à Gravelines seulement en octobre 1979. Ces monstres de puissance sont pilotés par une poignée de techniciens auxquels on fait confiance. En juin 1975, le ministre de l’Environnement Jarrot convoque des experts. Question : quelle sont les conséquences des rejets des centrales sur la température et la chimie des eaux de rivière ? Réponse : on ne sait pas, mais ça ne doit pas être bien dangereux. Les risques d’accident ? La main sur le cœur, les spécialistes garantissent que toutes les précautions sont prises. Il n’existe à l’époque aucune loi encadrant le nucléaire. Dans les arbitrages élyséens, Pierre Richard est écrasé par André Giraud, nucléariste convaincu. Durant son septennat, Giscard autorisera plus de 40 essais d’explosion nucléaire alors que dans les instances internationales, il parle de désarmement. Bref le pays est dirigé par un président pronucléaire.

Pour le reste, Giscard s’est exonéré des décisions difficiles en légiférant à outrance. Le Conservatoire du littoral, envisagé sous Pompidou, devient une réalité le 10 juillet 1975. Mais il faudra attendre 1986 pour une loi sur le littoral contre les bétonneurs. Tous calculs faits, le pourcentage des crédits d’Etat consacrés à l’environnement dégringole de 0,69 % en 1974 à 0,41 % en 1979. Sous Giscard, l’Etat dépense proportionnellement 40 % de moins pour l’environnement que sous Pompidou.

Mitterrand, un cancre de l’écologie à l’Elysée

Son affiche de campagne en 1974 présente Mitterrand sur un fond de cheminée d’usine et de ligne à haute tension.  Durant cette campagne présidentielle, le terme environnement n’est utilisé qu’une seule fois. Si le terme remplit plusieurs pages de ses livres, cela reste du domaine littéraire. Les neuf pages de sa campagne de 1981 consacrées à l’environnement résultent en fait des succès électoraux des écologistes en 1977. La crise écologique reste une notion assez floue pour Mitterrand, sous-tendue par l’intime conviction que la science lui portera remède. « J’adore les chemins de fer, les avions et tous les transports rapides, jusqu’aux fusées qui nous entraîneront ailleurs quand la terre sera devenue trop exiguë », écrit-il en 1978 dans L’Abeille et l’Architecte.

Le mouvement écologiste – associations de défense de l’environnement et comités anti-nucléaires – est comme anesthésié par la franche victoire de la gauche en 1981. Les militants croient naïvement que  tout va devenir rose. Le début du septennat leur donne raison. Au Larzac comme à Plogoff, Mitterrand tient ses promesses de campagne. Mais strictement celles-là. On ne connaît même pas le nom du conseiller chargé de l’environnement durant les deux premières années du septennat. D’ailleurs, y en a-t-il seulement un ? Très vite il n’est plus question d’un moratoire nucléaire ou de stopper la modernisation de la force de frappe. On dénombre 80 tirs plus ou moins discrets de 1981 à 1994.  Au cours des deux septennats, on va inaugurer 38 réacteurs sur les 58 en fonctionnement aujourd’hui. Au fond de lui-même, Mitterrand assimile la technologie nucléaire au progrès. Celui-ci ne se refuse pas ; il se maîtrise. Il autorise la fabrication du mox, un mélange d’uranium et de plutonium de récupération. En 1989, il s’exprime ainsi : « Il faut préparer l’avenir, mettre au point les centrales du XXIe siècle. »

Sur cinq Premiers ministres, aucun ne pousse le président à sortir de son indifférence écologique. Pour les ministres eux-mêmes, ce n’est guère mieux. Haroun Tazieff, secrétaire d’Etat chargé de la prévention des risques technologiques et naturels majeurs, ne voit en 1984 aucun danger pour les alentours à Mururoa. Dans un pamphlet de 1989, il conteste à la fois l’effet de serre et la disparition de la couche d’ozone. Comme gouverner droit avec de tels conseillers ? Dans le gouvernement Cresson, le ministre de l’environnement Lalonde figurait à la 19e place, dans le gouvernement Rocard à la 35e. Mitterrand exprime en revanche sa mégalomanie en lançant de nombreux « grands chantiers » qui témoigneront de sa gloire pour des siècles : le Grand Louvre, la Très Grande Bibliothèque, la « pataphar » de l’Opéra Bastille, le nouvel arc de triomphe de la Défense. Au regard de l’écologie urbaine, les monuments mitterrandiens sont autant de piètres exemples. Lorsqu’en 1983 Mauroy présente son plan de rigueur, Mitterrand intervient sur le fait que les difficultés budgétaires ne doivent pas retarder ses grands projets. Le chef de l’Etat négligera par contre l’aménagement du territoire.

La loi littoral est votée en janvier 1986, mais il faudra une condamnation du Conseil d’Etat pour que le décret d’application soit enfin publié en 2000. Au premier tour des élections municipales de mars 1989, on enregistre une poussée des Verts. Mitterrand est furieux : « La montée des écologistes n’est qu’un épiphénomène. Ces gens-là n’ont aucune idée, aucun projet. Ils sont d’une ignorance crasse, ce sont des ennemis du progrès. Le nucléaire ? Mais rien n’est plus sûr ! » Des cinq présidents qui se sont succédés à l’Elysée de 1959 à 2007, Mitterrand est celui qui a le moins légiféré sur l’environnement.  Il ne s’est jamais intéressé aux dommages créés sur l’environnement par les marées noires, les pollutions automobiles, l’envahissement des déchets. Le bilan législatif est donc modeste.

En définitive Mitterrand a une conception anthropomorphique de la nature. Il rapproche cette création humaine qu’est le paysage des innovations dues aux découvertes techniques. Dans les deux cas, c’est l’homme qui est central : cultivateur, forestier, inventeur, technicien. Il a reçu une éducation catholique et reste dans la tradition des hommes politiques français, tous nourris de concepts judéo-chrétiens. Comme pour De Gaulle, Pompidou et Giscard, le rapport de l’homme avec la nature est conditionné par le texte de la Genèse : « Croissez et multipliez et remplissez la terre et soumettez-là, dominez les poissons et la mer, les oiseaux du ciel et tout ce qui est sur terre. » Conçu à l’image de Dieu, l’homme a été placé dans l’univers pour le gouverner. Voilà pourquoi, comme ses devanciers, Mitterrand a du mal à passer du sentiment de la nature – phénomène culturel – à la science des équilibres écologiques ou à la gouvernance durable.

Jacques Chirac, un cancre de l’écologie à l’Elysée

Jacques Chirac entre à l’Elysée le 17 mai 1995. Jusque là, Chirac n’avait jamais montré un réel intérêt pour la protection de la nature, l’environnement, l’écologie. Bien qu’il ait été ministre ou Premier ministre pendant 28 ans, de 1967 à 1995, on peine à dénicher une vraie pensée ou une action décisive en matière d’environnement. Ce petit-fils de paysan a cependant gardé le goût de la vie rurale. En mars 2004, on arrive à un accord avec la FNSEA, les paysans acceptent de contribuer davantage à la dépollution des  rivières. Mais les sondages donnent la majorité battue aux élections régionales. Chirac déclare alors : « Il ne sera pas touché aux redevances sur les nitrates. » Comme Premier ministre de Chirac en 1975, il avait porté sur les fonts baptismaux le Conservatoire du littoral auquel il voue un véritable attachement. Mais en 2006, le Premier ministre Villepin annonce triomphalement que les sommes que le Conservatoire pourra affecter à l’achat des terrains de bord de mer en 2007 atteindront 33 millions d’euros ; c’est le prix d’un kilomètre d’autoroute.

Des quatre Premiers ministres qu’il a lui-même désignés, aucun ne montre le moindre intérêt pour l’écologie. Il n’est donc pas surprenant qu’en 1995 il stoppe la procédure de désignation des sites Natura 2000, édulcore les propositions d’une commission du développement durable et refuse de muscler le ministère de l’environnement. La première titulaire, Corinne Lepage, au 22e rang du gouvernement Juppé, dresse dans son livre On ne peut rien faire, Madame le ministre la longue liste des mesures que les lobbies et l’administration ont enterrées. Balladur en 1994 et Juppé en 1996 distribuent des subventions pour soutenir le marché automobile. Dominique de Villepin lancera même en 2006 l’idée de subventionner les employés prenant leur voiture pour aller au bureau. Erratique sur la pollution automobile, la politique chiraquienne sera plus courageuse sur l’amiante. Pendant son mandat cesse enfin un scandale qui durait depuis De Gaulle.

Il y au moins un élément de la politique écologique dont on ne pourra enlever la paternité à Chirac, c’est la Charte de l’environnement, promise au cours de la campagne pour les présidentielles de 2002. Ses propres ministres sont réticents, évidemment rejoints par les représentants des milieux économiques. Quant aux parlementaires, ils sont soit épouvantés par cette innovation, soit, pour ceux de l’opposition, hostiles par principe à la « marotte » de Chirac. Au terme de quatre années d’obstination, le Chef de l’Etat parvient à faire voter sa Charte adossée à la Constitution, le 28 février 2005, par le Congrès réuni à Versailles.

Chirac a évolué en 12 ans. Après avoir appréhendé l’écologie comme un sujet politiquement risqué, il a compris à l’aube de son deuxième mandat et avec l’aide de Nicolas Hulot, que cette politique être un thème porteur. Pour populariser les concepts écologiques, il s’est montré le plus éloquent des cinq présidents successifs de la République.  Mais il n’a pas eu le courage de se donner les moyens de sa politique. Par exemple un grand ministère de l’Environnement et des ministres ayant un véritable poids politique. Son « écologie humaniste » lui donne une vision anthropocentriste de la crise planétaire, une approche probablement trop frileuse pour être véritablement efficace.

Chirac ne fait pas exception. Nos présidents élus au suffrage universel, si volontaristes, si constants dans l’effort quand il s’agit de l’atome, n’ont rien fait de semblable dans le domaine de la crise écologique. Les présidents ont bien tenté de planifier leur ambition écologique : des catalogues de bonnes intentions et des mesures le plus souvent homéopathiques. La réponse à la crise écologique est restée balbutiante, quasiment marginale. Pourquoi ? Tous partagent la croyance chrétienne selon laquelle l’homme a été créé pour dominer la nature. Que l’univers ait ses propres lois, que l’homme n’en soit qu’un rouage, qu’il dépende de la nature pour survivre, voilà un renversement de perspective difficile à accepter. Tous sont persuadés que la croissance économique est seule capable de répondre aux besoins croissants de l’humanité. Tous sont convaincus que la recherche scientifique et ses applications techniques trouveront réponse aux problèmes écologiques planétaires. Ces trois credos – religieux, économique et scientifique – les confortent dans le sentiment que rien ne presse. Surtout, ils ont tous compris que la crise écologique mondiale est un sujet à la fois trop technique et trop anxiogène pour être électoralement vendeur. Issus du sérail, nos présidents sont des politiques comme les autres. Dès 1995, Chirac donnait l’ordre de reprendre les essais nucléaires dans le Pacifique !

Sarkozy, un cancre de l’écologie à l’Elysée

En 2001, Nicolas Sarkozy n’accorde pas une seule ligne à l’écologie dans « Libre », son autobiographie de 400 pages. S’il évoque le naufrage de l’Erika, c’est parce que la marée noire a touché la côte où il roule l’été à bicyclette ! Même ignorance du sujet en 2006, avec « Témoignage », livre confession destiné à asseoir sa candidature présidentielle. Dix lignes sur 281 pages pour souhaiter que le ministre de l’écologie ait de « vrais leviers d’action ». La campagne présidentielle de 2007 va modifier la donne, sur la forme, pas sur le fond.

Sarkozy, sous la pression de Nicolas Hulot, a signé le pacte écologique en 2007, comme les autres présidentiables. Mais au second tour des élections présidentielles, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy proposaient à leurs électeurs le même objectif : intensifier la croissance des productions, des consommations et des déplacements sans s’interroger sur leur contenu. Sarko a été élu le 6 mai 2007, et puisque l’écologie est à la mode, il en fera un cheval de bataille. Il met Alain Juppé en charge de l’écologie et le dote du titre de ministre d’Etat, le seul du gouvernement. Alain Juppé, numéro 2 du gouvernement, obtient un périmètre ministériel considérablement élargi, énergie, transports, aménagement du territoire. Ainsi une des demandes du pacte écologique (un vice-président) est presque satisfaite. Jean-Louis Borloo va remplacer rapidement Juppé.

Sarkozy lance le Grenelle de l’Environnement en octobre 2007 : « C’est bien à une révolution que nous invite ce Grenelle, une révolution dans nos façons de penser, dans nos façons de décider, une révolution dans nos comportements, dans nos politiques, dans nos objectifs. » Dans un premier temps, le Grenelle de l’environnement est un succès. Avec la participation des ONG, le citoyen est presque placé au centre de la politique environnementale, du moins dans les débats préalables. On propose d’institutionnaliser les associations écologiques en leur donnant des sièges au Conseil économique et social, on le fera. Mais dans le même temps, Sarko instaure une commission pour « libérer la croissance » dont il disait à l’avance qu’il respecterait toutes les indications. Sarko mène deux discours incompatibles, répondre aux méfaits issus de la croissance et accélérer la croissance.

A la mi-2009, le chef de l’Etat se présentait encore comme le « premier écologiste de France » et offrait le DVD du film « Home » de Yann Arthus-Bertrand à son homologue américain Barack Obama. Devant le Conseil national de l’UMP début décembre 2009, Sarkozy affirmait : « L’écologie, ce n’est pas une lubie, un truc, un positionnement, c’est une conviction. Nous sommes la dernière génération à pouvoir agir avant qu’il ne soit trop tard. A Copenhague la semaine prochaine, c’est l’avenir de la planète  qui se joue. » Mais le 6 mars 2010, Sarko lâche au Salon de l’agriculture : « Je voudrais dire un mot de toutes ces questions d’environnement. Parce que là aussi, ça commence à bien faire. Je crois à une agriculture durable. […] Mais il faut que nous changions notre méthode de mise en œuvre des mesures environnementales en agriculture. »

Trois ans après les débats, la loi d’application dite Grenelle 2 n’avait toujours pas été approuvé par le Parlement. Les agriculteurs, les transporteurs routiers, les industriels demandent des aménagements de la loi « au nom de la crise économique ». Avec cette loi, les régressions sont inacceptables, sur les éoliennes, la taxe carbone, l’étiquetage carbone. Le nucléaire était hors-Grenelle, le gouvernement considère maintenant qu’un « accroissement significatif » de rejets radioactifs n’est pas une « modification notable » d’une installation nucléaire. Sarkozy poursuit la politique de ses prédécesseurs, glorification des centrales nucléaires, soutien inconditionnel à « l’assurance-vie » d’une nation que constituerait la dissuasion nucléaire.

Un des autres points du pacte écologique signé par Sarko devait être la taxe carbone comme réponse au changement climatique. Cette taxe carbone est déjà un échec avant même de se mettre en place. Le Premier ministre Fillon voulait fixer le prix du carbone à un prix ridicule, 14 euros la tonne. Lors d’un déplacement dans une exploitation céréalière en mars 2010, le chef de l’Etat confirmera : la taxe carbone ne sera pas appliquée en France, « sauf si l’Union européenne décidait de la reprendre à son compte ». La Fondation Nicolas Hulot a décidé à ce moment de se retirer des groupes de travail créés à l’issue du Grenelle de l’environnement.

Alors que les véritables menaces sont écologiques (pic pétrolier, réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles…) et conditionnent les bouleversements géopolitiques, tout montre que Nicolas Sarkozy n’a rien appris au cours des 4 premières années de son mandat.

Marc Ambroise-Rendu, Michel Sourrouille