Le moineau

15 septembre 2011,


reprint Le Sauvage 1979

Il adore le crottin. En 1850, il découvre l’Amérique et le peuple. Menacé par les hulottes, les automobiles, les pesticides et les chats, il aime cependant les villes.

par Marie Ernouf

Si commun qu’il n’a jamais été le héros d’aucune légende ni de la moindre œuvre littéraire, modeste parmi les modestes, le moineau est cependant un des oiseaux qui nous sont le plus familier. Il est bien rare que nous lui prêtions attention, bien qu’il s’agite continuellement autour de nous, à la ville comme à la campagne. Il est assimilé au paysage et les regards semblent glisser sur son plumage un peu terne avec l’indifférence que l’on accorde généralement aux objets qui n’offensent ni ne réjouissent particulièrement la vue. Il fait pourtant partie de notre patrimoine et de notre histoire : son apparition dans les rue de Paris est liée à l’invasion de la France par les Huns.

Originaire d’Asie centrale, en des temps lointains, les moineaux vivaient autour des yourtes des Mongols, moins par sympathie pour ces derniers que par opportunisme, pour la nourriture abondante et quotidienne que leur procuraient les chevaux sous forme de crottin. Ils éventraient ce met de choix pour y puiser les mille friandises composées de particules végétales non digérées contenues dans les boules d’excréments chevalins.

Puis un jour, les Huns se mirent en marche. Et ce fut le début des grandes invasions, Attila en tête, suivi de ses troupes de barbares, et des moineaux en arrière-garde, affamés non pas de conquêtes, mais de crottin. Et, ainsi, cette longue caravane traverse l’Ukraine, les Balkans, la Russie, les Carpates, la Bohême, passe le Rhin et arrive à Paris en 431.

Les moineaux font une entrée triomphale dans notre capitale. Sainte Geneviève, soutenue par le général Aetius, réussit à chasser l’envahisseur qui, battu, plie bagage et repart en sens inverse. Entre temps, les moineaux ont pris, eux, la décision de rester sur place, dans cette belle ville de France où grouillent des chevaux français dont le crottin, qui vaut bien celui des Huns, jonche les rues en abondance. Puis, ils se répandent peu à peu à travers le pays également peuplé de milliers de chevaux.

Les siècles passent et les moineaux croissent et se multiplient, intégrés à la vie urbaine. Ils deviennent les rois de la rue, se rendant utiles à la communauté en assurant régulièrement le service de nettoyage de la voirie, se rassasiant de crottin, ce qui arrange tout le monde.

Mais tout cela va changer vers 1920, quand les chevaux disparaissent pour faire place à l’automobile. On s’inquiète, les moineaux vont partir puisque leur source d’approvisionnement se tarit. Alors, un phénomène zoologique intéressant se produit. Non seulement les petits oiseaux restent mais ils modifient progressivement leur alimentation, et aussi leur mode de vie. Leur nombre, bien sûr, se réduit : ils abandonnent la rue et se réfugient dans les jardins et les squares. Là, précisément, où l’homme leur abandonne de la nourriture, graines, miettes de pain. Cette mutation s’opère sans difficulté.

Très inféodé à l’homme, le moineau se nourrit donc surtout de déchets à l’intérieur des grandes villes. Son acolyte campagnard, lui, préfère les céréales tendres et laiteuses du froment et de l’avoine, les graines des mauvaises herbes et des arbres, les bourgeons, les fruits et, surtout, les insectes et les larves. Mais il arrive que les moineaux urbains entreprennent, pour varier le menu, de grandes excursions rupestres à l’époque où les céréales commencent à mûrir. Il est rare de rencontrer des moineaux solitaires : ils vivent en bande, très refermée sur elle-même, se reproduisant entre eux. Généralement grégaire pour nicher, le moineau l’est encore plus pour vagabonder dans les champs et, surtout pour dormir. Il est facile d’observer ses habitudes à Paris. Dès que le jour baisse, toute la communauté converge par petits groupes vers des arbres situés en des endroits bien précis. Ils s’y rassemblent par centaines et piaillent un bon moment avant de s’endormir. La plupart de ces dortoirs sont situés à proximité de réverbères, sans doute pour l’impression de chaleur et de sécurité qu’ils leur apportent. La niche écologique du moineau est, dans bien des cas, très originale. C’est pratiquement la seule espèce granivore de nos régions à loger sur les édifices. À Paris, 85 % des nids se situent sur des immeubles, contre 15 % dans les arbres. Jean-Jacques Barloy, journaliste amoureux du monde animal, a évalué à environ 500 000 le nombre maximal (adultes et jeunes) des moineaux parisiens à la fin de la saison des nids. L’ensemble de notre pays hébergerait une population d’adultes nicheurs de 32 millions d’individus, soit une biomasse non négligeable.

À l’approche de la saison des amours, le moineau devient fébrile. À partir du mois de janvier, le mâle commence à lancer son appel. Phonétiquement parlant, il « tchirpe ». On le distingue de la femelle à son petit plastron blanc et à la calotte noire qui lui recouvre la tête, alors que les dames sont d’un brun uniforme. Si on les observe bien, on peut apercevoir les mâles blottis dans le lierre qui recouvre les murs en bordure des squares. C’est l’endroit considéré par eux comme propice à la construction du nid. Le mâle « tchirpe » donc pour alerter une femelle intéressée par un partage des lieux avec lui, mais aussi pour prévenir les importuns que cet endroit est réservé, sa propriété exclusive, où il est interdit de pénétrer sous peine de représailles. Il « tchirpera » ainsi jusqu’à ce qu’une femelle se décide à le rejoindre. S’étant mis d’accord, ils vont ensuite défendre leur territoire contre les autres jusqu’à fin février, début mars, date prévue pour l’accouplement. Le mâle va bien tenter à plusieurs reprises d’utiliser ses charmes auprès de sa compagne avant que ne sonne l’heure des ébats officiels, mais l’épouse, catégorique, refuse. Il s’ensuit une dispute à laquelle toute la bande, comme saisie de fureur, se mêle. Une bagarre frénétique s’engage et, bientôt, la scène de ménage dégénère en règlement de compte collectif. La parade nuptiale au sol est sensiblement similaire dans son aboutissement. Le mâle s’approche d’une femelle pour lui faire des avances, ailes abaissées, queue relevée. Farouche, elle riposte en le piquant au bas du ventre près du cloaque. Cherche-t-elle à l’exciter davantage ou est-ce simplement une réaction de défense, car elle n’est pas prête pour l’accouplement ? Cette scène, en tout cas, ne laisse pas les autres mâles indifférents. Stimulés, ils s’approchent à leur tour pour parader. Une mêlée s’ensuit. Alors, la femelle se dérobe à leurs assiduités par la fuite et toute la bande finit par s’envoler sans qu’il soit possible de distinguer les poursuivants des poursuivis. Cette habitude de faire la cour en communauté est l’apanage exclusif de la société moineaux.

Ces rituels accomplis, les moineaux construisent leur nid dans la verdure ou dans les fissures, niches ou cavités des bâtiments. Il arrive parfois qu’un couple paresseux choisisse d’occuper un nid d’hirondelles abandonné ou ceux dont les propriétaires légitimes ont été chassés. Cette tendance se rencontre souvent à la campagne, où l’on a vu des piafs nicher dans des nids de hérons, de cigognes, d’aigles ou de buses. On suppose que de telles associations, à première vue risquées, sont au contraire bénéfiques pour le moineau, car le rapace est, en fait, plus dangereux pour ses prédateurs que pour lui-même. De plus, ces oiseaux ne chassent pas, sauf nécessité, sur leur territoire de nidifications. Ces faits dénotent malgré tout, chez le moineau, une certaine propension au parasitisme. Cette habitude semblerait d’ailleurs établie dans la famille des Plocéidés puisque d’exotiques cousins germains de notre moineau franc, les veuves-combassous, squattérisent systématiquement le logis des autres. La première couvée est pondue de façon que la nichée sorte de l’œuf, après une gestation de douze jours, au moment où éclosent les larves de moustiques. Le petit moinillon a besoin de nourriture vivante pour survivre dans sa petite enfance, avant de devenir granivore, une fois atteint l’âge adulte. Il arrive parfois que des changements atmosphériques apportent un déséquilibre dans ce cycle infernal, qui entraîne de graves conséquences pour la couvée. Il y a deux ans, le printemps fut exceptionnellement précoce et les moineaux s’y sont trompés. Ils ont avancé la fabrication du nid et l’heure des épousailles. Lorsque les œufs ont éclos, les larves de moustiques ne l’étaient pas encore et la première couvée est morte. Mais la vie de moineau n’est pas toujours facile, et le couple étant monogame, il arrive qu’à la suite d’un accident, un des conjoints perde son compagnon. Il est vrai qu’avec les nombreuses persécutions dont ils font l’objet, les veufs et les veuves ne sont pas rares. Mais ils trouvent presque toujours très rapidement un nouveau partenaire. Dans des populations assez importantes, de nombreux individus ne réussissent pas à former de couples par manque de possibilité de nidification, clause indispensable pour la formation d’une famille. Pas de nid, pas d’épouse, pas d’enfants. Selon les conditions climatologiques, les lieux d’implantation des espèces, les pontes et les nichées sont de fréquence et d’importance variables. En Europe centrale, elles s’effectuent à des intervalles rapprochés, deux à trois par année, parfois quatre, chacune de quatre à six œufs. En Afghanistan et au Turkestan, où le moineau est migrateur, il ne produit qu’une seule ponte, mais importante : sept œufs. En France, on compte quatre couvées de trois à quatre petits chacune, qui s’étalent de mars à septembre.

Pour limiter les naissances, le moineau, conscient des problèmes de surpopulation, a entrepris de mettre au point son propre système de planning familial. Des pratiques anticonceptionnelles sont mises en vigueur dès que la communauté réalise qu’il y a trop de bouches à nourrir et se sent menacée par la crainte de venir à manquer de nourriture. Jacques Trémolin, écrivain et chroniqueur de télévision, spécialiste de la vie des animaux, a fait des observations sur la présence de regroupements de cette espèce dans certains arbres et certains lieux, à certaines époques bien déterminées. Il existe, explique-t-il, un tilleul aux Tuileries, près de la statue de Jeanne d’Arc, quatre sapins rue de la République, à Castelnaudary, quatre autres à Ajaccio et deux tilleul près de la gare de Douai où les moineaux se réunissent et piaillent à tue-tête, ce qui donne l’impression d’un chant sans signification. Pourquoi ? Parce que, continue-t-il, si les quatre couvées de l’année ont réussi, et s’il y a eu beaucoup de petits, et bien ça fait une foule de moineaux à crier ensemble, donc beaucoup de bruit. Ce bruit agit sur les glandes de l’hypophyse et les glandes surrénales, qui transmettent ces perturbations aux organes sexuels des éléments les plus faibles du groupe. Le dérangement hormonal produit par un excès de décibels engendre chez certains une stérilité momentanée qui les empêchera de se reproduire l’année suivante. Si, au contraire, les couvées ont été réduites, le bruit créé par le rassemblement sera plus ténu et ne risquera pas de compromettre la reproduction de l’année suivante.

On a observé que la densité des moineaux était plus forte en ville qu’à la campagne. Ceci peut être attribué à la rareté relative de leurs prédateurs à l’intérieur de la cité, mais aussi à la bienveillance de l’homme à leur égard, à l’absence d’insecticides et à une moindre concurrence alimentaire des autres oiseaux. Pourtant, les dangers qui les menacent sont nombreux : beaucoup de poussins meurent dans les nids ou se tuent en s’écrasant au sol. Une fois franchi le cap difficile des neuf premiers mois, ils doivent faire face à leurs ennemis : le chat, l’épervier, la chouette et la hulotte. Cette dernière est particulièrement redoutable à Paris. D’après ses pelotes de rejection que l’on trouve fréquemment au pied des arbres, on peut évaluer à environ 60 000 le nombre de moineaux détruits annuellement par les hulottes de la capitale. La vie moderne n’est pas non plus sans embûches pour l’espèce. À la campagne, les voitures tuent beaucoup de moineaux sur les routes, d’autres succombent à la suite de l’absorption de pesticides, à tel point qu’il a été suggéré d’utiliser l’espèce comme indicateur des résidus toxiques dans la nature. Heureusement pour eux, ils supportent assez bien les grands froids. Par contre, la mortalité des adultes est plus forte en été, provoquée par la fatigue de l’élevage des jeunes.

Parce que le moineau vit en étroite relation avec l’homme et les animaux domestiques, de nombreuses études ont été faites sur sa pathologie, qui ont permis de conclure que très peu de maladies étaient communes à l’homme et au moineau, et que ce dernier ne représentait aucun risque pour la santé publique. Il nous débarrasse, au contraire, de bien des détritus et limite sérieusement la prolifération de la gente moustique. Il peut contracter comme nous des viroses, des maladies microbiennes et diverses affections parasitaires, mais malgré ces causes de mortalité, certains sujets vivent jusqu’à dix ans à l’état sauvage. Ils sont également affligés de certaines anomalies, albinisme intégral ou localisé, ou de déformations tératologiques du bec ou des pattes dues à la consanguinité ou à une mauvaise alimentation.

Le moineau n’est pas une exclusivité européenne. Arrivé d’Asie, ce grand voyageur a fait beaucoup de chemin et s’est progressivement répandu, soit par migration soit par implantation volontaire de la part de l’homme dans presque toutes les parties du monde. On a dénombré en tout treize espèces différentes de moineaux. Introduites en Amérique du Nord en 1850, ils en avaient occupé la presque totalité du territoire en 1880, à l’exception du sud du Canada et des États riverains du Sud.

L’Australie reçut ses premiers moineaux entre 1863 et 1872, et la Nouvelle-Zélande dès 1860. De là, ils ont colonisé eux-mêmes les îles Campbell et Norfolk, éloignées respectivement de 560 et 720 km de la grande terre. Et pourtant, dans ce cas-là, il n’y avait pas de crottin pour les stimuler dans leurs déplacements.

Si le pigeon a la réputation d’être bête, et ceci reste à prouver, la sympathie générale est plus vive à l’égard du moineau. Sa vivacité, son ingéniosité à venir se faufiler partout amuse les promeneurs et les amoureux des bancs de squares.

Un patient observateur qui aurait le loisir de s’attarder assez longtemps dans un parc pour étudier les réactions de ces petits oiseaux pourrait corroborer les découvertes que les ornithologues ont pu faire sur le langage des moineaux. Dans son livre Mes plus belles histoires d’animaux, Jacques Trémolin raconte deux anecdotes sur ce fameux langage : « L’été venu, quand les nichées sont élevées, installez-vous dans un jardin public sur une chaise, en vous arrangeant pour qu’il y ait près de vous un arbre ou une haie. Ouvrez votre journal et jetez par terre quelques miettes de pain. En quelques minutes, le sol à vos pieds sera recouvert d’un tapis de moineaux. À ce moment, faites passer votre journal d’un geste large au-dessus de leurs têtes. Pris de peur, ils s’envolent en criant « gur-gur » et filent se cacher sous la haie. En fouettant l’air avec le journal, vous avez imité l’attaque de l’épervier et « gur-gur » n’est rien d’autre que le cri d’alerte à l’épervier. Aussi sont-ils allés se réfugier sous la haie où l’épervier ne pourra les atteindre. L’autre expérience sera plus longue, car elle ne dépend pas de votre initiative personnelle. Il faut attendre que passe un matou, autre ennemi public de la gente ailée. Difficile pour un chat d’attraper un piaf. Il entreprend sa marche d’approche, on dirait qu’il se prend pour un tigre, pattes écrasées, rampant, l’œil fixe, la queue fouettante. Il vise sa victime. Mais, brusquement, l’un d’entre eux le presse, parfois même sans même l’apercevoir, et un cri jaillit « che-che-che ». La bande s’envole vers une haute branche où le sieur chat ne peut les attraper ».

« Che-che-che » correspond à « 22, vlà le chat ».

Avec un peu de patience et des stations prolongées dans les squares, il serait peut-être enfin possible de savoir de quoi parlent les moineaux, autour des bancs publics.

Marie Ernouf.

Mots-clés : crottin, Huns, moineau