Ici la seiche qui vous parle

2 mai 2012,

Nous avons demandé à Eva Wissenz, qui nous avait envoyé un courrier pour nous demander de présenter le Sauvage sur son site la Seiche , ce qui fut fait , de nous présenter son propre site et sa propre histoire ainsi que celle de sa commune de Rancon en Limousin. Voici sa très instructive et exemplaire réponse.

par Eva Wissenz
La Seiche <http://laseiche.net> a vu le jour au fin fond du Limousin après que des rédactions de journaux pour ados aient refusé de publier mon tout premier papier vantant aux ados l’importance d’affirmer leurs valeurs alternatives dans la cour de récré. J’ai eu un coup de sang à la sicilienne qui sont 50% de mes origines et je me suis dit : « qu’à cela ne tienne, je vais faire un site sur ça ! » Et puis ça m’a pris 2 ans de travail de tri pour proposer des adresses mais aussi et surtout des pistes de réflexion, proposer autre chose que des idées reçues pour donner un outil aux lecteurs. Quand vous n’êtes pas « dans le milieu » des alternatives, vous ne lisez pas Silence ou LeSauvage. Votre cerveau est habitué à l’alternance pub/texte/pub. Si vous cherchez des pistes, vous tombez sur des publications comme ça qui vous semblent très suspectes, ou bien ce sont des annuaires qui recensent toute l’offre « verte » que vous ne regarderez jamais, quelques blogs super et puis toute une presse « développement durable » qui entretient avec brio le mythe de la croissance verte et éloigne les gens de l’écologie. Moi j’ai eu envie de faire quelque chose de très radical mais qui n’en n’a pas l’air, un appât. La Seiche est toute mignonne, elle n’effraie personne, elle relaie, elle suggère, c’est une mauvaise élève et, à ma grande surprise, ça marche bien ! Ce site c’est juste un maxi-lobby déguisé en étape pour amener les gens vers… LeSauvage ou Silence !

Que dire de moi ? Je ne sais pas trop. Dans ma famille, je suis de la première génération qui a pu accéder aux études supérieures. C’est étonnant car j’étais une élève médiocre mais j’ai aimé la liberté des études à la fac qui laisse du temps pour apprendre beaucoup d’autres choses. Je suis allée jusqu’au doctorat, j’ai vraiment aimé étudier tout en travaillant en parallèle en indépendante dans l’édition. Et pourtant j’ai tourné le dos à cette espèce de carrière sur une intuition, quelques rêves, un besoin fou de liberté et de sens. Et ce n’était pas si facile de renoncer à tout ça venant d’une famille non-intellectuelle. J’ai cherché cette liberté dans ce qu’il est convenu d’appeler « le monde du travail parisien » et je ne l’y ai pas trouvé. L’art m’a beaucoup soutenue dans cette quête autant que le bénévolat parce que je ne crois pas en cet individualisme ambiant. Mais un jour tout ça n’a plus « fonctionné ». J’ai regardé les arbres autour de moi et j’ai vu que je ne savais rien. Alors j’ai commencé à entrer dans les marges et les friches, j’ai approfondit mon lien avec la nature que des années à Paris avaient fortement émoussé, j’ai retrouvé des sensations d’enfance au Maroc et en Corse, j’ai voyagé autrement, seule surtout, à pied sac au dos, j’ai appris à faire un feu, j’ai dormi à la belle étoile, des petites choses comme ça qui m’ont permis d’atterrir dans le vrai monde, de rencontrer beaucoup de gens, de bousculer mes habitudes et mes croyances pour faire place à autre chose. Bon, il y avait toujours la question de la pitance et j’ai mis du temps à la résoudre. J’ai eu envie d’être bergère parce que j’adore la montagne, les animaux, l’espace, marcher mais il fallait faire des études et les études j’en avais marre ! Alors j’ai essayé de recycler mon savoir-faire pour commencer vivre de ce que j’aime tout en vivant mon besoin d’altruisme, et ça commence tout doucement.

Mon implication première c’est l’écriture. J’adore ça. J’adore lire, et écrire. Disons que globalement, j’ai tellement de mal à croire à ce que je vois des absurdités et des atrocités humaines qu’écrire me permet de rétablir un équilibre. J’adore ça mais en même temps je m’en passerai volontiers aussi. Alors j’écris des fictions pleines de tout ce en quoi je crois parce qu’il me semble qu’être informé c’est formidable mais pouvoir imaginer autre chose est tout aussi important. Or, il y a une vraie difficulté là aussi à sortir des sentiers battus. Beaucoup de gens ont encore du mal à percevoir l’ampleur de l’enjeu actuel et plus encore à imaginer des résolutions. Ce travail se trouve en partie sur le site NaturalWriters <http://www.naturalwriters.org/> .
Cela dit je n’ai jamais pu et jamais su n’être « qu’une » intellectuelle, je n’ai jamais pu dissocier le travail de l’esprit du terrain de la vie. Durant mes études mes implications ont d’abord été humaines et associatives, surtout en milieu hospitalier mais je trouvais ça assez déprimant car les causes  réelles des problèmes n’étaient jamais traitées, c’était du bricolage – fait avec beaucoup de courage par des gens formidables mais du bricolage face à l’ampleur du problème. J’ai donc cherché des réseaux qui s’attaquaient aux causes réelles, comme Sortir du Nucléaire par exemple mais très vite j’ai vu qu’il y avait un manque fort de propositions. J’ai croisé la route d’un très beau projet que je n’ai plus quitté depuis 5 ans, Solar Fire, qui travaille à la diffusion du solaire thermique en accès libre. Ce n’est pas évident car l’enjeu avec l’énergie « parle » moins aux gens gâtés de nos pays que d’autres sujets. Avec Eerik, qui est l’initiateur de ce projet, on explore, on expérimente, on avance en gardant notre indépendance complète et on s’inscrit dans la mouvance du DIY/ »faites-le vous-mêmes »… bref du bricolage mais hors système cette fois. C’est assez génial de travailler à la construction d’une proposition comme ça. En ces temps de morosité écologique nous sommes d’ailleurs partis en campagne depuis quelques jours (lien <http://www.solarfire.org/Le-solaire-faisons-le-nous-meme> ). Nous n’avons jamais fait ça et nous sommes curieux de voir si des gens auront envie de soutenir ce travail très atypique !

Rancon est une commune de Haute-Vienne, dans ce Limousin de gauche qui vient de prendre une claque frontiste. Le Limousin c’est un des derniers endroits de France où l’on peut se loger très bien pour très peu de sous, un endroit de taiseux, idéal pour fomenter des tas de conspirations (Millevaches n’est pas loin !)… Blague à part, on trouve dans ce village et ses alentours une épicerie bio épatante, une salle de concert magnifique, une pagode bouddhiste, un temple protestant, pas mal d’Anglais, des éditeurs parisiens de mangas, des cultivateurs en bio-dynamie, une fromagère du tonnerre, un luthier, des profs de yoga, des rebouteuses et des praticiennes de shiatsu et pourtant personne n’arrive à se réunir régulièrement pour faire des choses ensemble. Et c’est assez triste. Les « tradi » ne percutent pas du tout sur la richesse qu’apportent tous ces « alternatifs » à leur terroir. Il y a une force d’inertie très forte et d’autant plus étonnante qu’arrive depuis 2-3 ans ce qu’on ne voyait pas auparavant à savoir le massacre des petites parcelles au profit de grands rectangles plats et moches. C’est en train de devenir la Beauce par ici. Les gens se plaignent mais à part quelques associations formidables comme « Source et Rivières du Limousin » personne ne bronche. On croit encore à la valeur du travail du 19e s. ici et même si tous les ouvriers qui ont travaillé dans les mines d’uranium de la région (avant que la France n’aille exploiter au Niger) sont morts de cancers, que les dépôts radioactifs laissés par Areva abondent et que le paysage est souillé par cette industrie, la plupart des gens pense toujours à cette période comme à un âge d’or.
Eva Wissenz