Aventures en permaculture -3, LA PLANTATION

15 août 2012,

par Ghislain Nicaise

3- La plantation (La Gazette des Jardins n° 85, Mai-Juin 2009)

Il me faut planter des arbres avant de m’occuper des plantes annuelles. Les arbres mettront du temps à pousser et j’aimerais qu’ils portent leurs fruits de mon vivant.  Pour planter des arbres, il faut faire des trous, assez grands.

Je me suis fixé le chiffre d’1m3, parce que c’est un chiffre rond et simple que j’ai le souvenir d’avoir lu quelque part, et que c’est déjà beaucoup. Si l’on compte un litre de terre par pelletée et parfois elles font bien moins, cela fait mille pelletées, impressionnant non ? Pourquoi un si grand trou alors ? Il semblerait que l’on puisse se contenter d’un trou légèrement plus grand que la motte de départ si l’on dépote, ou suffisant pour contenir le chevelu de racines si l’on plante à racines nues. Si grand que soit le trou, il est clair que si l’arbre atteint son plein développement, de toutes façons, le développement racinaire dépassera le trou initial : on considère généralement que le développement d’un arbre sous le sol est au moins équivalent à ses parties aériennes.

Fig. 1. Une tranchée destinée à recevoir des noisetiers, en cours de remplissage, sur la droite à côté de la brouette, un tas de racines de chiendent.

Les trois raisons de faire un grand trou

La première raison pour faire un grand trou est que l’on ne sait pas ce que l’on va trouver. Dans mon jardin de Nice, il m’arrivait souvent de tomber sur de très grosses pierres, qui avaient servi de bordure autour des arbres et qui avaient été enfouies, probablement par le précédent propriétaire. Cet homme avait semble-t-il décidé de remplacer le jardin niçois avec ses allées gravillonnées, ses saxifrages et ses agapantes par de la pelouse et pour cela il avait simplement tout nivelé au bulldozer. Dans le nouveau terrain de la Penne où je veux pratiquer l’arboriculture, le terrain a aussi été nivelé et, si les grosses pierres sont rares, la couche de terre meuble est d’épaisseur très variable. Le grès est parfois très proche de la surface, par filons.  Pour pallier cet inconvénient sans faire un grand trou, mes voisins permaculteurs de la ferme du Collet (voir le premier épisode) utilisent une grosse tarière. Ils peuvent ainsi déterminer si à l’endroit choisi l’arbre pourra développer ses racines.

Cela m’amène à la deuxième raison pour faire un grand trou : créer un environnement favorable à la croissance des racines, au moins pendant les premières années de l’arbre, premières années qui seront précieuses pour avoir les premiers fruits. Dans ce grand trou je vais mélanger la terre résultant de l’excavation avec de l’humus, ce qui empêchera l’argile de faire trop facilement de la brique en été et facilitera la circulation de l’eau et de l’air.

La troisième raison pour se donner tout ce travail est d’apporter des éléments nutritifs qui n’étaient peut être pas présents au départ.

Mais est-ce bien écolo ?

Je vois bien que ma manière de procéder, inspirée de livres de jardinage pas trop bio, questionne mes voisins et amis écolos. Dans la nature, le plus souvent les arbres se débrouillent avec le sol pauvre, désintègrent la roche, extraient une maigre nourriture de ses profondeurs,  et par la chute de leurs feuilles créent une couche d’humus fertile en surface. La couche superficielle est exploitée par un chevelu racinaire différent, plus serré. Cette couche comporte des bactéries fixatrices d’azote qui ont besoin d’accéder à l’air pour remplir leur fonction nourricière et tout un écosystème avec des vers, des insectes « utiles », des champignons. Cette couche est aussi celle qui reçoit en premier l’eau de pluie, alors que j’artificialise l’arrosage : sur le côté de mes excavations je mets un tuyau qui me permettra d’arroser le fond du trou en retirant la baguette qui l’obture et lui donne une forme à peu près rectiligne. Plusieurs des ouvrages que j’ai pu consulter récemment déconseillent l’enfouissement de la couche superficielle et j’ai évoqué dans un épisode précédent mes doutes à ce sujet. Il est clair qu’il y a un gradient entre le respect maximal de la nature, qui se rapproche de la cueillette et le jardinage qu’on pourrait qualifier de classique voire d’industriel, utilisant force intrants, engrais chimiques, pesticides et arrosages. Le jardinage bio se situe quelque part entre les deux selon le tempérament et les choix des jardiniers. Un de mes voisins, qui vit pratiquement en autarcie alimentaire sur son jardin sans utiliser d’engrais chimiques, m’a rapporté une pratique traditionnelle et pour moi condamnable. Un ancien lui a enseigné qu’au fond d’un trou de plantation, on mettait une couche de fumier, puis une couche de terre pour que les racines de l’arbre n’entrent pas en contact direct. Cette façon de faire n’est pas automatiquement désastreuse mais elle ne peut être fructueuse que si la pénétration de l’eau et de l’air est suffisante pour qu’au fond du trou le fumier soit transformé comme il l’aurait été en surface. Dans d’autres cas le fumier est en conditions trop anaérobies pour donner en se dégradant les molécules minérales assimilables par les racines. Cela peut entraîner la mort de l’arbre ou avec de la chance simplement aboutir à ce que les racines évitent la poche toxique et se développent sur les côtés.

En quête de l’humus

En ce qui me concerne je ne mélange dans le trou que de l’humus bien mûr, pour se rapprocher de ce que les jardineries appellent du terreau. Vu les quantités envisagées, il est difficile de recourir aux produits proposés par ces jardineries, ils sont chers et en plus il y a une incertitude réelle sur le contenu exact du sac. Dans certains cas la composition NPK inscrite sur le sac n’est pas forcément rassurante et la mention « compatible avec l’agriculture biologique » s’accompagne d’un surcoût significatif. J’ai donc décidé de me fournir à la source, à la plateforme de compostage des déchets végétaux de la ville de Nice. Je pars du renseignement que c’est un peu avant Entrevaux sur la gauche en venant de Puget-Théniers,  je m’assure de la possibilité de chargement par un coup de téléphone à la ferme des Graviers, qui gérait jusqu’au mois dernier cette plateforme. Après avoir laissé un nombre certain d’euros au garage pour installer un attelage à l’arrière de la petite voiture familiale, j’emprunte une remorque à la ferme du Collet. Première inquiétude : le numéro d’immatriculation n’est pas le mien et je n’ai pas pensé à me munir d’une copie de ma plaque. Devant passer tout près d’une gendarmerie, je m’inquiète d’une seconde infraction : je n’arrive pas à connecter la commande de l’éclairage arrière.

Je descends le col de Saint Raphaël pas très rassuré et dans la plaine du Var je cherche la ferme. Après un trajet qui me semble interminable je vois les longs cordons noirs de compost qui s’étalent sur plusieurs hectares. Je m’arrête devant un portail fermé, pas de bâtiment, la ferme est en fait plus loin, je mettrai un certain temps à la trouver. Une grand’mère plus jeune que moi appelle son petit-fils qui pilote l’engin de chargement. Je suis l’immense pince à sucre sur roues jusqu’à la plateforme. L’accès est bloqué par un tas de végétaux fraichement broyés que le conducteur d’engin attaque bravement. Je me demande s’il va me refiler ce hachis mais il déplace seulement le tas pour pouvoir accéder au compost mûr. Nous avons une discussion sur la quantité que je peux emmener, j’en veux au ras de la remorque pour 40 euros, il veut m’en mettre 1m3 de plus pour arriver à 60 euros, je cède. Stupide coquetterie de ne pas vouloir apparaître comme un vieux radin, je n’ai pensé qu’après que j’aurais dû lui proposer de payer 60 pour la quantité que je souhaitais.  A la première pelletée sur la remorque, la courroie de fortune qui la maintenait en position horizontale cède avec un claquement sec. Il faut dire que les pluies abondantes ont augmenté considérablement le poids du compost. Réparation provisoire, qui sera améliorée à la ferme des Graviers par une courroie surdimensionnée. Le temps se gâte et la nuit arrive plus tôt que prévu. Je monte le col de Saint Raphaël en première en réfléchissant à ce que je dirai au gendarmes, particulièrement si je suis obligé d’arrêter au milieu de la montée. Il se met à tomber une pluie fine mêlée de neige. En fait je serai contraint d’arrêter mais à 300 m de l’arrivée, sur la route en impasse qui mène au hameau. La voiture n’en peut plus et je bouche le passage. Des voisins que je ne connaissais pas encore viennent m’aider joyeusement à vider la remorque dans le fossé avec des instruments de fortune puis avec des pelles. La voiture a pu repartir, dans ma tête tourne le mot « Bérésina ». Le lendemain, après avoir lavé et rendu la remorque, alors que je remontais lentement le chemin sous la neige avec une brouette de compost, j’ai attiré la pitié d’un retraité local qui a offert de m’aider en maculant quelque peu son petit 4×4. J’ai fini par récupérer une grande partie du compost.  Il est très noir et gras, homogène, collant, il contient quelques vers de terre. Il est peut-être de bonne qualité, l’avenir le dira, mais je suis définitivement dissuadé d’aller en chercher une autre charge.

Finir le travail

Une fois les trous creusés, il faut les remplir, ce qui prend presque autant de temps que de faire le trou. J’alterne terre et compost en couche très fine, au râteau. Une partie significative du temps est consacrée à éliminer les racines de chiendent (Fig. 1), ce qui me permet de citer Pontoppidan (1):

« Attention, les racines des graminées forment un feutrage épais posé à la surface du sol et s’arrogent ainsi la priorité sur l’eau et l’azote disponibles. On a pu montrer que la croissance des jeunes arbres est réduite de moitié si l’on ne maintient pas un sol désherbé et aéré au dessus de leurs racines. »

J’ai connu trois périodes dans ma vie de planteur d’arbres : au début je mettais le collet au niveau du jardin, ensuite ayant constaté qu’avec le tassement de la terre l’arbre s’enfonçait dans une cuvette, je plantais sur une petite butte.

Dans ma troisième période je plante à niveau comme quand j’étais débutant (Fig. 2) car je sais qu’à force de rajouter du mulch ou du bois raméal fragmenté en surface, la cuvette qui va se former se remplira, et au delà, en deux ou trois ans.

Fig. 2. Les noisetiers en place. La terre en excès sur le côté résulte pour partie de l’apport de compost mais surtout du fait que dans la tranchée elle est moins compacte qu’avant le creusement.

(à suivre)

(1) A. Pontoppidan 2008, Fruitiers au jardin bio, arbres et arbustes. Terre Vivante.