Aventures en permaculture -7, LA MYRTILLE

30 août 2012,

par Ghislain Nicaise

7- La Myrtille (La Gazette des Jardins n° 89, Janvier-Février 2010)

Au cours des épisodes 4 et 5 nous avons vu avec la ronce et le framboisier la production de « petits fruits », ressource intermédiaire entre les arbres fruitiers permanents et les produits annuels du potager. La culture de la ronce sauvage naturellement présente sur le terrain est par excellence de la permaculture, mais dans le coeur de l’aspirant permaculteur qui écrit ces lignes (ou plus prosaïquement dans son cerveau) sommeille un jardinier éco-irresponsable réprimé. Les permacultrices et permaculteurs authentiques peuvent détourner leurs regards de cet épisode.

Que celle ou celui qui n’a jamais cédé à un achat impulsif dans une jardinerie me jette la première pierre. L’hiver dernier, prospectant pour l’achat de kiwis, je suis tombé en arrêt devant une série de plants de myrtilles dans de petits pots carrés. La rareté du calcium dans mon terrain de montagne m’incite à réaliser un vieux rêve. Rêve auparavant inaccessible car le sol était trop calcaire dans mon jardin de Nice. Je vais pouvoir essayer les myrtilles, en pleine terre cette fois, mes anciens essais en pot avaient échoué de façon mémorable.

Fig. 1. Plant de myrtillier de la variété Bluecrop, dans son pot de stockage, à côté de son pot carré d’origine. Les corymbes sont chargées de fruits encore verts (en juin).

Rentré à la maison avec les plants, je les rempote dans des pots plus vastes, avec de la terre de bruyère achetée en sac (en priant les dieux des jardiniers bio qu’elle ne résulte pas du massacre d’une des dernières tourbières). Je consulte la littérature et j’apprends que les très petits arbustes à myrtilles que j’ai ramenés peuvent faire 2 m, voire 3 m de haut (1, 2). Je savais qu’ils étaient originaires d’Amérique du Nord. Ceux que j’ai pu observer dans les sous-bois du Massachusetts n’en faisaient peut-être pas autant mais j’avais le souvenir qu’ils étaient plus grands que les myrtilles de mon enfance dans les Vosges et aussi que leurs fruits étaient bien plus gros tout en étant aussi savoureux, sinon plus, quoiqu’en dise une amie vosgienne qui les appelle « des brimbelles d’âne ». Avec un ami du Cape Cod, nous avions passé une matinée, un seau en plastique à la main, à récolter ces myrtilles dans une plantation ; on paye au poids en sortant. Je n’ai jamais su ce qu’il avait fait de toutes ces myrtilles mais en cueillant nous nous sommes gavés de fruits bleus (les seaux sont pesés mais pas les visiteurs). On les nomme « myrtilles à corymbe » (1) en latin Vaccinium corymbosum, c’est une espèce différente du Vaccinium myrtillus de nos montagnes européennes. J’apprends que les corymbes ne sont pas des faunes de l’antiquité grecque mais un type d’inflorescence, « une sorte de grappe aplatie » dit Wikipedia (Fig. 1).

J’en ai acheté quatre variétés : Atlantic, Bluecrop, Patriot, Paty, sans étude de marché préalable, l’achat s’est fait sur un coup de tête. J’apprends que les sélectionneurs ont retenu au moins 70 variétés (3), qu’il y en a de plus ou moins précoces, ou rustiques, ou savoureuses, ou productives… Le site pommiers.com recense plus d’une quarantaine de variétés contre treize dans le Tilliard (3), huit dans l’article des 4 Saisons (1) et quatre dans le Pontoppidan (2). Atlantic aurait une grosse baie bien parfumée et serait mûre fin juillet-début Août (2), c’est une variété demi-tardive, vigoureuse, productive et rustique. Bluecrop aurait une grosse baie très parfumée (2) et sa maturité arriverait en mi-saison à partir de début juillet, étalée sur trois à cinq semaines (3). Coup de chance, cette variété pourrait résister à la sécheresse, c’est de plus la seule qui figure dans les quatre références listées en fin de cet article, bref un bon achat. Patriot est une variété demi-précoce (3) qui s’adapte bien aux sols lourds (1). Paty est une variété précoce sans doute moins répandue car elle n’inspire guère de commentaire. Sans le savoir j’ai choisi des variétés dont la maturité est étalée dans le temps. Pour compléter la gamme, je commande par correspondance la variété Darrow, encore plus tardive qu’Atlantic. L’avenir dira quelle(s) variété(s) résiste(nt) le mieux, si toutefois elles survivent (en 2012 : elles ont survécu !).

Pour la résistance au froid, pas de souci ; Bluecrop par exemple tolère jusqu’à -35°C, il semble même qu’un bon froid d’hiver leur soit nécessaire, pas étonnant que mes pots de myrtilles n’aient pas eu de succès dans le petit jardin de Nice.

Dans mes recherches sur les avantages, particularités et inconvénients des différents cultivars, je tombe sur le site Daniel Duret avec 14 cultivars d’une autre espèce de myrtilliers américain, Vaccinium ashei. Renseignements pris, c’est une espèce méridionale, qui n’a pas l’excellente résistance au froid de V. corymbosum, à retenir pour plus tard si mes premiers essais avec V. corymbosum échouent, car sa faible résistance au froid est compensée par une bonne résistance à la sécheresse.

Dans « l’avant-projet de charte du jardinier écoresponsable » (4) le principe n°2 sur le choix des plantes stipule en particulier : Le principe est de choisir des végétaux adaptés au sol plutôt que l’inverse… des végétaux adaptés au climat, à l’exposition et à la structure du sol…des végétaux peu gourmands en eau, notamment en été

Fig. 2. Les  quatre variétés de myrtillier à corymbe, dans un fossé rempli d’humus, à l’ombre partielle de canisses.

Comme diraient mes petits-enfants, « j’ai tout faux ». Dans ses Repères pour l’arrosage, le Pontoppidan stigmatise la myrtille comme la plus gourmande en eau de toute la liste de fruitiers : en été arroser une fois par semaine (2). Au chapitre La myrtille, il précise les terres argileuses, lourdes…lui sont tout à fait insupportables. Pour finir, j’apprends que mes voisins permaculteurs ont essayé la myrtille sans succès, alors qu’ils avaient ce que je n’ai pas, un endroit relativement humide et ombragé. Au lieu de sagement renoncer, j’adapte le sol au végétal, j’utilise le talus argileux laissé sur le côté de la tranchée des noisetiers (voir la Fig. 2 de l’épisode 3), je le creuse en son milieu et le remplis d’humus extrait de la forêt voisine, mélangé à un peu de sable siliceux, avec un sac de terre de bruyère du commerce pour l’environnement immédiat des plants. A défaut d’ombre naturelle, je la fabrique. Je plante des piquets métalliques laissés par le précédent propriétaire, et j’y accroche de la ferraille à béton récupérée de la même manière ; sur cette ferraille j’attache des canisses (Fig. 2) dont le prix modeste me fait soupçonner qu’ils ont été assemblés par de trop jeunes asiatiques.

Fig. 3. Extraction d’humus forestier à la houe. Le filon s’est constitué dans un chenal d’écoulement des eaux.

La figure 3 montre ma carrière d’humus : je le récolte dans le lit du torrent occasionnel d’écoulement des eaux, le plus souvent à sec : j’enlève à la fourche à fumier une couche de feuilles mortes en cours de transformation et je creuse à la houe la couche d’environ 20 cm d’humus noir qui se trouve dessous. Tant que j’y suis à artificialiser la nature, je saupoudre l’humus d’un kilog de soufre qui devrait encore abaisser le pH (3), et  je recouvre le sol d’un broyat de branches de pin qui devrait avoir le même effet. Ce couvert de résineux n’est pas encore visible sur la figure 2. Pour ne pas laisser l’argile du talus dénudée, j’y sème du trèfle blanc, petit salut aux bonnes éco-pratiques.

L’utilisation du soufre pour acidifier (3) m’a semblé au premier abord un peu obscure, j’aime comprendre ce qui se passe. En fait le soufre a souvent été utilisé  comme fongicide, par exemple pour protéger les vignes contre l’oïdium, et on connaissait ainsi vers 1950-1960 des terrains tellement enrichis en soufre qu’ils en étaient devenus incultes, avec des pH parfois inférieurs à 3 (5). Le soufre est oxydé dans le sol en ions sulfate sous l’action de bactéries et de champignons. Une partie de ces ions constitue un aliment pour les végétaux mais s’il y en a trop cela équivaut à enrichir le sol en acide sulfurique, à peu près comme les pluies acides qui se chargent en dioxyde de soufre émis dans l’air par la combustion de certains charbons.

Je suis un peu inquiet de l’abondance des fruits sur de si petits plants (Fig. 1), je me demande s’ils ne résultent pas d’une faiblesse excessive induite par les pépiniéristes pour stimuler la vente. Il faudrait probablement favoriser le feuillage en coupant les corymbes mais je n’ai pas le courage de me priver de la toute première récolte de myrtilles, qu’il faudra d’ailleurs partager avec les guêpes.

Au mois d’août, les myrtilliers sont toujours là, les fruits ont mûri, tous en même temps sous un soleil caniculaire, défiant leur réputation de maturité étalée dans le temps. Atlantic a les feuilles presque toutes rouges, ce qui ne devrait arriver qu’en automne mais en plus j’ai de superbes plants de morelle noire (Solanum nigrum) que je décide de garder. J’espère que leur ombre protectrice sera un avantage qui l’emportera sur la concurrence que leurs racines vont exercer sur l’eau et les sels minéraux. De plus toutes les sources consultées confirment que les baies de morelle sont comestibles et je suis curieux de les goûter. De fait, elles n’ont pas un goût très marqué, mais laissent une sensation de fraicheur dans la bouche. Si les myrtilliers crèvent, nous mangerons des morelles.

(à suivre)

(1) L’arbre à myrtilles par Alain Pontoppidan. Les 4 Saisons du Jardin Bio, n° 166 (2007) pp. 30-33.

(2) Fruitiers au jardin bio, arbres et arbustes par Alain Pontoppidan. Terre Vivante 2008. 206 p.

(3) Myrtilles, groseilles et fruits des bois par S. Tilliard. C.T.I.F.L. 1998, 127 p.

(4)  La gazette des jardins n°55, mai 2004, p.11, article repris dans le numéro hors-série n°2 « Abécédaire du jardinier bio », 2005, p. 64.

(5) Vie microbienne du sol et production végétale par Pierre Davet, INRA éditions 1996, consulté sur Google books.