Aventures en permaculture -10, L’EAU

7 septembre 2012,

par Ghislain Nicaise

10- L’eau (La Gazette des Jardins n° 91, Mai-Juin 2010)

Leau, ce n’est pas seulement ce qui coule au bout du tuyau d’arrosage, c’est une des composantes principales de l’écosystème. Dans un désert sans eau il n’y a pas de plantes, donc pas de vie ou si peu qu’elle ne se voit pas avec notre vision macroscopique. Il n’y a pas d’humus donc pas de terre cultivable. L’eau est une préoccupation centrale pour la plupart des jardiniers (1) mais pour un permaculteur, c’est plus que cela. Le permaculteur endurci aurait d’ailleurs tendance à beaucoup moins arroser que le jardinier lambda, mais il accorde une grande importance aux plans d’eau, à la gestion de l’eau dans le temps, pour l’agriculture, la pisciculture, comme pour la consommation humaine directe. J’ai quelque part le projet d’un barrage pour bénéficier de la biodiversité et de l’effet climatique d’une mare mais ce projet doit attendre, il n’est peut-être même pas faisable.

L’utilité d’un réservoir

Sur le plateau des Préalpes où j’ai entrepris quelques plantations, la pluviosité annuelle varie entre 500 et 600 mm, ce qui n’est pas aride, même si c’est bien inférieur à ce qui tombe sur mon jardin de Nice. Selon Wikipedia 500 mm de précipitations caractérisent une zone semi-aride. Dans l’excellent livre de Claude et Lydia Bourguignon (2) on peut lire qu’entre 500 et 550 mm d’eau on a la steppe, l’écosystème adapté à la production de céréales. Au dessus de 550 mm, la forêt permet de réguler l’excédent d’eau sans qu’il y ait érosion. Mais sur notre terrain la forêt a été largement éliminée et de plus la pluie est très irrégulièrement distribuée dans le temps. Il peut s’écouler plusieurs mois sans une goutte d’eau et il peut tomber 200 mm en un week-end. Les sources permanentes, les premiers petits ruisseaux, sont à une altitude nettement inférieure, environ 100 m plus bas. J’ai la conviction que tout le couvert végétal du sol, tout le bois raméal fragmenté, tout le compost de broussailles ne pourront remplacer un petit arrosage occasionnel d’été pour les jeunes arbres que j’essaye d’installer, tant qu’ils n’auront pas développé un système racinaire suffisant. Le but ultime est d’installer un écosystème qui se passera du tuyau d’arrosage mais j’en suis encore loin.

Cela faisait un moment que je réfléchissais aux moyens de collecter l’eau de pluie. Pour citer l’ouvrage très complet de J.P. Thorez (1) : « Tout jardin, pour être digne de ce nom, doit posséder sa réserve d’eau, simple fût recueillant l’eau de pluie, bac ou véritable citerne ». Après étude, devis et mûre réflexion, j’avais déjà renoncé à faire construire un réservoir dans la cave pour stocker l’eau du toit. J’avais acheté pour 40 euros pièce deux conteneurs de récupération, en plastique, pour stocker la pluie qui tombe sur un des pans de la toiture. Un de ces conteneurs est visible sur la Fig. 2. Le stockage de presque deux mètres cubes ainsi réalisé était mieux que rien, mieux en tous cas que ce que les grandes surfaces de bricolage proposent pour cet usage, à un prix bien supérieur et pour une capacité moindre. Je crois cependant exclu que 2000 litres suffisent à affronter la sécheresse attendue.

Un de mes premiers aménagements l’an dernier a été de demander au plombier d’installer un robinet extérieur et d’acquérir un tuyau de 50 m que j’ai pu ranger sur l’enrouleur laissé par le précédent propriétaire, celui qui a bâti la maison. Pour réaliser un terrain plat, cet homme avait fait pratiquer une importante excavation dans la pente de la colline. Le terrain profond mis à jour était resté largement sans autre végétation que quelques herbes. Une dizaine d’années ont passé et la paroi est restée dénudée (Fig. 1).

Fig. 1. L’excavation de la colline montre une partie jaune, qui laisse suinter l’eau après de fortes pluies, encadrée de deux masses de grès clair imperméable.

Le problème est la solution

J’avais décidé de planter une rangée de bambous pour cacher cette paroi verticale ainsi que trois arbres (oliviers ?) sur le replat. Je n’étais pas obligé de faire les trous avec pelle et pioche comme lorsque j’essayais d’ajouter des châtaigniers à la forêt :  j’ai pu louer les services du bûcheron-poseur de clôture, déjà mentionné dans les épisodes précédents, et de sa pelle mécanique. Le fossé creusé à la base de la paroi verticale, qui était destiné à recevoir les bambous, s’est rempli d’eau aux premières pluies (Fig. 2). J’ai donc commencé à tailler dans le grès tendre, le saveou, un petit chenal pour drainer ce fossé. Mais l’accumulation d’eau n’était pas due qu’au ruissellement superficiel : une source intermittente percolait à travers une partie de la paroi verticale. Cette partie aquifère n’est pas composée de grès tendre, qui forme les masses claires de part et d’autre, mais d’un comblement argileux de couleur plus sombre (Fig. 1). A ma troisième reprise de creusement du grès à la pioche, j’ai enfin compris que mon travail n’était pas seulement éreintant, il était stupide. Pour citer un des adages de la permaculture : le problème est la solution. Plutôt que d’essayer de me débarrasser de cette eau vers le bas, pourquoi ne pas la stocker en hauteur ?

Fig. 2. Après une période de pluie, les trous initialement destinés à des oliviers semblent bien drainés, mais le fossé qui longe la paroi est plein d’eau.

Le réservoir

Puisqu’il était possible de creuser des trous d’arbre (Fig. 2), il devait être faisable de creuser à la place un grand réservoir d’environ 20 m3. Je décide qu’il serait allongé pour au moins deux raisons. D’abord un dessin allongé permettrait d’ augmenter la rigidité de l’ensemble, qui aura à supporter un poids de presque 20 tonnes. D’autre part, il me fallait couvrir ce réservoir pour ne pas courir de risque avec les petits-enfants turbulents du voisinage ou simplement y retrouver un chevreuil noyé, sans parler de la chute de feuilles mortes. Je fais des essais avec des planches, il faut qu’elles soient assez épaisses pour que l’on puisse marcher dessus et je constate que des planches de 2 m de long seraient trop lourdes et encombrantes pour que je puisse les soulever aisément. La largeur du bassin, rectangulaire par nécessité, doit être de l’ordre d’un mètre cinquante. Je demande aux maçons qui crépissent la façade de la maison de tester avec leur pelle mécanique si l’opération est faisable. Le résultat pour le réservoir et la tranchée destinée à accueillir le tuyau d’écoulement est satisfaisant. Pour éviter une arrivée indésirable de limons dans le réservoir, l’eau de la source intermittente sera recueillie dans une vasque (Fig. 3) et c’est le trop-plein de cette vasque qui alimentera le réservoir. La vasque devrait être beaucoup plus facile à curer que le fond du réservoir.

Les travaux de maçonnerie ont lieu en août, pendant notre absence de quelques jours et à mon retour je m’inquiète déjà que la vasque soit plus petite que je ne l’aurais souhaité. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de donner des cotes aux artisans. Elle sera agrandie deux ans après.

Fig. 3. Le bassin en cours de construction. Il doit être alimenté par l’eau recueillie dans la vasque en ciment, aménagée au pied de la paroi humide.

L’eau dans le réservoir

Après les premières grosses pluies d’automne, la vasque est pleine, ainsi que le reste du fossé qui n’a pas été cimenté. Je me précipite pour sonder le fond du réservoir. Je n’y trouve que 5 cm, et dans la partie la plus profonde car le fond est en pente. C’est la moitié de ce que j’aurais pu mesurer s’il n’y avait pas eu une couverture de planches. Inquiet mais incurablement optimiste je me dis que le filon de terre perméable n’a pas encore été assez imbibé d’eau. Le derrière de la maison n’est pas encore la pateaugeoire que nous avons connu au sortir de l’hiver 2008-2009. Un doute reste : cela se reproduira-t-il ? La lecture du journal me rappelle que l’an dernier a connu une pluviosité exceptionnelle.

Fin décembre il y a enfin de l’eau dans le réservoir, environ 60 cm dans la partie profonde et 10 cm à l’autre extrémité du bassin. Je siphonne l’eau du fossé avec un tuyau pour ajouter quelques dizaines de litres, en pensant amèrement qu’il va falloir casser et redimensionner la vasque. D’autre part la vanne de sortie laisse passer un goutte à goutte, peut-être a-t-elle été partiellement ouverte par le gel. Je la resserre en me souvenant que j’avais annoncé en août que je construirai moi-même un petit abri pour protéger cette vanne du froid.

Même si les situations ridicules dans lesquelles je me mets agrémentent ma chronique et permettent de faire valoir aux lectrices et lecteurs mon sens de l’auto-dérision, il me faut parfois relater des succès. Le 15 janvier 2010 au matin, j’arrive avec quelques difficultés dues à la neige et j’entends l’eau couler.

La vanne a-t-elle encore lâché ? Non, j’ose à peine y croire, l’eau qui coule est celle du trop-plein. Je vais quand même soulever une planche et le bassin est plein : immense satisfaction !

Bon, le trop-plein crée un petit marécage aux alentours de la vanne de prélèvement, je croyais tellement peu à mon système que je n’avais pas pensé que le trop plein pourrait inonder. Un petit fossé creusé rapidement y remédie provisoirement mais je rêve déjà d’un autre bassin pour recueillir cette eau.

Fin janvier, il n’a pas plu ni neigé depuis un moment, il est normal que le trop-plein soit tari. Je vais quand même vérifier : nette déception, le réservoir est à moitié vide. A nouveau plusieurs possibilités se présentent mais l’hypothèse la plus plausible est un manque d’étanchéité, le problème devrait être soluble. Fin février, après de fortes pluies, le trop plein de la citerne s’écoule à nouveau avec un bruit de source. Début avril, le réservoir s’est à nouveau vidé de moitié. Il faudra donc refaire l’étanchéité à la saison sèche, ainsi qu’un drain dans le fossé : l’important est que la collecte d’eau fonctionne et remplisse le réservoir (3).

(à suivre)

(1) Le guide malin de l’eau au jardin. Ecologie et économie par Jean-Paul Thorez. Editions Terre Vivante, Mens, 2009.

(2) Le sol, la terre et les champs par Claude et Lydia Bourguignon. Editions Sang de la Terre, Paris, 2009.

(3) Depuis que ces lignes ont été écrites, l’expérience a montré que le défaut d’étanchéité s’était résolu de lui-même (peut-être par l’apport de limons ?).