Rejet de l’écologisme et difficulté de l’innovation

4 octobre 2012,

par Ghislain Nicaise

Je vous propose trois citations en exergue :

« Toute recherche présente met en péril l’ordre établi » (Paul Nizan, de mémoire)

« ..la véritable finalité de notre organisation cérébrale n’est pas la connaissance des rapports vrais des phénomènes de l’univers…mais l’établissement entre ces phénomènes, de rapports réels ou illusoires, qui aident le mieux à la conservation de la vie chez l’individu et chez l’espèce. » Santiago Ramon y Cajal, 1909, Histologie du Système Nerveux de l’Homme et des Vertébrés. Tome I., A. Maloine ed. Paris 1909.

La prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir. Pierre Dac

Dans les lignes qui suivent vous trouverez une tentative d’expliquer l’hostilité envers les écologistes, et plus généralement la difficulté de penser l’innovation, par l’organisation du cerveau humain, au risque du délit de biologisme.

L’écolo-bashing

Les journalistes français dans leur grande majorité, qu’ils suivent ou précèdent en cela l’expression des hommes politiques, se complaisent à dénigrer les écologistes. Cette attitude est parfois décrite par le terme anglophone d’écolo-bashing. Il me semble évident que ce qu’ils disent ou écrivent dépasse les limites d’une critique justifiée, il y a comme un effet de mode. On en a vu une illustration pendant la campagne d’Eva Joly et maintenant encore le résultat des présidentielles est utilisé pour souligner la disproportion qu’il y aurait entre l’obtention par EELV de groupes parlementaires (à l’Assemblée et au Sénat) et leur score à cette élection présidentielle (qui a toujours été défavorable aux écologistes depuis 1974, depuis qu’ils s’y présentent). Plus récemment des élus s’en sont pris à Cécile Duflot parce qu’elle portait un blue-jeans, peu après elle fut huée dans l’hémicycle parce qu’elle portait une robe à fleurs. Comme l’intéressée l’a bien formulé, c’est parce qu’ils n’avaient pas d’autre argument pour exprimer leur hostilité. Enfin tout dernièrement on a entendu un cri quasi-unanime orchestré par Le Monde (qui a été parfois mieux inspiré) et le Figaro, appelant les deux ministres écologistes, Cécile Duflot et Pascal Canfin à démissionner de leurs charges parce que leur parti s’était prononcé contre le pacte budgétaire européen (Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance, ou TSCG). Très peu d’observateurs ont fait remarquer que d’autres membres du gouvernement avaient au cours des derniers mois pris position contre ce traité.

Dans un autre domaine, la récente publication de l’équipe de Gilles-Eric Séralini sur la toxicité potentielle d’un maïs transgénique a suscité une vague passionnelle de protestations, pimentée d’un nombre impressionnant de contre-vérités.

Pourquoi tant d’hostilité ?

On peut penser très simplement que le message porté par les écologistes dérange, jusqu’à mobiliser l’affectivité de personnes pourtant instruites et responsables. Ce message est dans ses grandes lignes assez simple :  « dans les années qui viennent, tout va changer » et/ou « dans les années qui viennent tout doit changer » dans notre comportement de privilégiés qui consomment trois fois ce que la planète peut leur offrir. Tout va changer parce que les ressources sur lesquelles nous avons construit notre prospérité vont aller en se raréfiant (pétrole, métaux). Tout doit changer parce que selon toute vraisemblance, si nous consommons simplement les combustibles fossiles qui nous restent, les terres qui ne seront pas submergées seront majoritairement transformées en déserts. C’est ce qui a été formulé par le raccourci « et si nous avions trop de pétrole ? ». Ce pourrait être l’annonce d’un bouleversement salvateur, d’un élan joyeux comme en témoigne le mouvement des Transition Towns, mais c’est compris par l’immense majorité de nos concitoyens comme de mauvaises nouvelles et le rejet des Cassandre n’est pas une attitude humaine qui doive nous surprendre. « The nature of bad news infects the teller » (William Shakespeare, Anthony and Cleopatra, Act I, scene ii), ce qui a été traduit par « Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui les apporte », mais est-ce la seule raison ou n’y a-t-il pas aussi une incapacité profonde à imaginer un futur différent du passé ?

L’aveuglement étonnant des partisans de la croissance (1)

De plus en plus clairement, le discours des écolos invite à faire face à la décroissance. Il a été clairement démontré qu’il n’est pratiquement pas possible de découpler la croissance du PIB de la consommation d’énergie d’origine fossile. Or, je vous prie d’excuser l’insistance sur ce point, cette consommation va baisser (nous avons atteint le pic pétrolier) et doit baisser, peut-être encore plus vite que ne le permet l’exploitation des gisements (il reste encore assez de combustibles fossiles pour ruiner le climat de la planète). Le sujet du découplage a déjà été abordé sur le site du Sauvage, et a été plus remarquablement détaillé dans l’ouvrage de Tim Jackson « Prospérité sans croissance ».

Dans ce cas, on ne peut plus parler d’écolo-bashing puisqu’au sein même du parti Europe Ecologie-les Verts, on trouve des militant-e-s, peut-être une majorité, qui espèrent secrètement, ou carrément réclament, une croissance « verte ».

Le détournement des milliards fournis par la masse des contribuables vers les banques et les rentiers, justement dénoncé, n’aide pas à voir la situation dans toute son urgence. Il faut certainement revenir sur les cadeaux fiscaux aux riches mais je suis prêt à parier que cette correction nécessaire, si elle a lieu, ne fera que retarder de peu la venue de l’austérité tant redoutée.

Il n’y a pas que le président, sa majorité et son opposition, qui se réclament de la croissance. Même s’ils ne le formulent pas toujours clairement, la majorité des opposants au pacte budgétaire européen (TSCG) refuse la diminution potentielle du pouvoir d’achat que ce traité porte en lui, au lieu d’admettre la venue de cette diminution et de plutôt réclamer davantage d’équité dans la redistribution des richesses ainsi qu’une reconversion de l’économie.

La rareté de l’innovation

Bien qu’elle soit très généralement encouragée et hautement prisée, l’innovation est une manifestation rare de l’activité humaine, que ce soit dans l’entreprise, l’art ou même la recherche scientifique. Thomas Kuhn a très bien exposé que l’essentiel de l’activité des chercheurs consiste à travailler sans remettre en cause le paradigme de départ et j’ai connu nombre de chercheurs qui avaient fait une bonne carrière (par exemple finissant comme Professeurs des Universités de classe exceptionnelle) sans avoir jamais vraiment innové.

L’insistance des politiques à vouloir diriger la recherche fondamentale, aidés en cela par nombre de directeurs de laboratoires chevronnés, montre clairement la quasi-incapacité des personnes érudites à imaginer que l’avenir puisse ne pas être une prolongation du passé.

Je voudrais ajouter que ce n’est pas forcément l’attitude conservatrice de personnes foncièrement réactionnaires. On peut par exemple être progressiste et pour cette raison considérer que le progrès, le développement des forces productives et la croissance forment une vision efficace et réaliste de l’avenir.

Un jour où je présentais un diaporama sur l’empreinte écologique devant quelques collègues de la Faculté des Sciences de Nice, un jeune chercheur de l’auditoire m’a objecté qu’il n’y avait pas lieu de s’alarmer parce que l’humanité avait toujours trouvé des solutions. Je lui ai répondu (je regrette maintenant cette réponse trop brutale) qu’il avait là une attitude religieuse, respectable en toute laïcité, mais sans fondement rationnel.

Pourquoi une difficulté à voir l’avenir se dérouler différemment du passé ?

Cette difficulté fait très probablement partie de l’organisation cérébrale évoquée par Ramon y Cajal (cité en exergue), bien adaptée à la survie, mal adaptée à la connaissance de la vérité. Cette difficulté, qui n’est bien entendu pas insurmontable, a vraisemblablement au moins une cause : l’expérience. L’essentiel d’une vie se passe à constater que les mêmes causes produisent les mêmes effets. En plus l’adoption d’une causalité linéaire a une valeur indiscutable pour la survie : le jeune australopithèque qui voyait arriver un léopard et qui au lieu de se réfugier en haut de l’arbre essayait à titre expérimental de caresser sa belle fourrure n’a pas laissé de descendance. Si nous voulons durer, il est utile que dans les situations urgentes ou simplement dans la routine quotidienne nous réagissions de manière simple et rapide, et que nous appliquions les recettes qui sont connues pour marcher. Cette mémoire de l’expérience fait à la fois l’efficacité et la sclérose des anciens. Le cerveau humain si perfectionné a de réels problèmes pour appréhender un phénomène dans lequel de multiples facteurs réagissent avec des boucles de rétroaction, un écosystème par exemple.

Je ne sais pas si cette explication vous convient, je l’ai adoptée faute d’en trouver une meilleure.

Ghislain Nicaise

(1) Une précision : la croissance dont il s’agit est celle à laquelle se réfèrent la radio, la télévision, les journaux, les hommes politiques de la majorité comme de l’opposition, c’est la croissance du Produit Intérieur Brut (PIB).