De l’art ou du cochon?

28 février 2013,

par Sophie Chauveau

L’intérêt du livre de Marcella Iacub inspiré par sa liaison avec DSK, c’est de replacer le curseur au milieu. Remettre les pendules à l’heure. Entre les Femen(s) qui, seins nus, parcourent l’Occident et ont joué leur scène inaugurale en faisant le ménage sur le parvis de l’immeuble du même DSK le jour de son retour de NY et Marcella Iacub, grande défendresse de toutes les formes de prostitutions; entre les femmes victimaires « blanches colombes sacrifiées » qui voient dans tout homme un violeur potentiel et Marcella Iacub, qui affirme qu’Auschwitz a pu être une promenade de santé non traumatisante pour certains déportés, entre les pourfendeurs du voile intégral et ceux du string pourtant rarement imposé et Marcella Iacub, qui affirme préférer le cochon qui sommeille à l’être humain éclairé, il y a la place d’un banal humanisme dont mon féminisme est l’héritier. Pas celui de Marcella Iacub.

Mon combat féministe consiste à piéger en tout l’abus de pouvoir, s’exerçant du plus fort sur le plus faible. À me dresser contre tout fait accompli de machisme méprisant, de patriarcat arrogant et en général de toute instrumentalisation des autres, (d’une partie) du corps ou de l’âme des autres sous toutes ses formes: coups, viol, prostitution, et ce qu’on regroupe pour ne pas entrer dans le détail sous le terme de maltraitance.

Les exactions de personnes publiques dans leur vie privée ne regardent l’espace public que lorsqu’ils débordent du cadre légal, « consenti sous seing privé » comme disent les notaires.

Quand, homme public promis à un riche avenir national, DSK se fit prendre en situation d’abus de pouvoir, comme il incarnait les rêves socialistes de chefferie suprême, l’opinion lui tomba dessus, dépitée d’y perdre son grand homme.

La curée n’a jamais d’intérêt sinon comme révélateur des peurs d’une époque. Celle-ci fut à la hauteur des frustrations engendrées par la chute du grand homme. Jusqu’à faire de lui, les preuves s’accumulant, le symbole du mépris instrumentalisé envers les femmes, les subalternes, les inférieures, les plus jeunes, plus étrangères…

Déchu et sans plus de titres officiels, ni d’espérances, le DSK s’est démonétisé. Il a été, il fut, mais ne sera plus jamais l’espoir, le symbole ni même le regret de la gauche française. Depuis, tout le monde, même sa femme, est passé à autre chose.

Cette affaire a permis d’empêcher un homme trop addict pour être honnête, ou plutôt en capacité de gouverner, de prendre la tête du pays. Je conserve une vraie gratitude à ces faits d’avoir été révélés avant les élections. Et aussi d’avoir libéré une parole de femmes qui, fussent-elles assurées et indépendantes, n »étant pas passées par le féminisme n’avaient pas osé dire leur humiliation.

Fin de l’année 2011, toutes les femmes, même riches et célèbres, avaient le droit de s’être senties salies par les désirs qu’elles provoquaient, et honteuses de s’être parfois mal défendues. Et surtout libres d’oser le reconnaître.

On pouvait passer à autre chose.

Eh non! On dirait que ça ne veut pas passer.

Pourtant aucune raison de vouer à DSK ni haine inexpiable, ni ressentiment éternel, la justice se chargeant des suites, il lui restait à retomber dans l’ombre sinon l’anonymat. Sauf qu’en France, la presse pusillanime ne lâche pas aisément un client qui lui a assuré ses meilleurs tirages depuis le 11/9. D’où la raison pour laquelle elle en veut encore…

Une sorte de peste de cour de récréation, grande gueule diplômée, décide alors de s’emparer de l’affaire. Pour se faire remarquer d’une voix discordante, et pour narguer les féministes dites victimaires, mais de son point de vue, elles le sont toutes, sauf elle et quelques libertines de ses amies qui défendent bec et ongles la prostitution sous toutes ses formes. Pour mieux les enfoncer dans leur frilosité, elle commet d’abord un petit opuscule qui prend la défense de DSK contre Nafisatou Diallo sans l’avoir jamais rencontrée ni interviewée. Ses théories y sont aussi péremptoires que le « forcément coupable » de Duras lors de l’Affaire Grégory. Relevant de l’abus de pouvoir médiatique, elle condamnait sans réplique la mère éprouvée par la mort de son enfant, au nom de son intuition romanesque. Duras a vu le cours d’eau où l’enfant mort fut repêché, et a senti la mère « coupable… forcément… » De même Marcella Iacub décrète DSK innocent, forcément innocent. Le sexe n’est jamais méchant.

Mais qui, à part elle, prétend qu’il s’agit de sexe?

Christiane Rochefort le résume parfaitement « dans l’inceste comme dans le viol, ce n’est pas le sexe qui est coupable, c’est le patron ». L’abus de pouvoir, toujours

Ça ne lui a pas suffi. Puisque DSK ne se contentait pas de lui donner tort en multipliant les affaires mettons de mœurs, pour étayer sa thèse Marcella Iacub s’est autoproclamée « journaliste de terrain ». Elle est allée enquêter sur le corps du délit, dans le lit du monsieur. Ce que nous aurions dû continuer d’ignorer, puisqu’il s’agissait là d’une liaison consentie entre deux personnes privées.

Jadis aller sur le terrain recouvrait une certaine noblesse pour qui respectait sa carte de presse et une déontologie minimale de ce métier.

Personne n’en aurait jamais parlé si ça ne s’étalait dans toute la presse dite normale, si ce petit opus n’était présenté par certains faiseurs d’opinion comme un chef-d’œuvre rare, une innovation littéraire, une expérience inédite et merveilleuse…

« Non, non et non … » dit Christine Angot furieuse d’être comparée à Marcella Iacub, s’insurgeant dans le Monde, pas seulement parce qu’elles ont le même éditeur: les bonnes feuilles soigneusement divulguées l’attestent, ce n’est ni si bien écrit ni si intéressant qu’une journaliste aille enquêter in vivo sur la pratique des vices d’un personnage ex public.

En prime notre reporter des dessous glauques a touché et va toucher beaucoup de sous de son éditeur et des média qui se l’arrachent. Pensez, elle est la fille qui, stylo en main, a vu le sexe de l’homme qui a vu, de l’homme qui a fait… Tout le caniveau s’est remis à couler.

Étaler sur la place publiques ce type de pratiques : payer pour apprendre de source sûre par l’entremise d’une personne dévouée qui s’en va courageusement fouiller dans l’intime de ce qui se manigance dans les pulsions de DSK, ne relève-t-il pas de la prostitution? Et ne peut-on nommer maquereaux ces JM Roberts, Jean Daniel, Sylvain Bourmeau…, et autres hagiographes qui s’engraissent du reportage ou des confidences de la dame.

Il entre dans la définition prostitutionnelle d’être rétribué pour frayer avec l’intime, côtoyer l’extrême du très privé. De la monnaie vivante… Que fait Marcella Iacub quand elle se paye le luxe de tout écrire sur sa liaison avec DSK, en ne fictionnant que les scènes de cul. Tout est vrai sauf ce que je veux montrer!

En prime elle essaye de (nous) (se) faire croire qu’elle est tombée en amour pour son sujet d’enquête. Ce qui a priori, si le mot amour a le même sens pour tous les francophones devait lui interdire de tirer un livre de sa belle amour. Ah! Mais aujourd’hui elle ne l’aime plus! Ou il a cessé de la désirer, et quoi de plus humain? Marivaux l’a résumé définitivement: « c’est un amour qui m’est venu, c’est un amour qui m’est reparti… » Ou il a oublié le nom de sa chienne. L’amour était reparti, avec le nom du chien. Ce mauvais coup: l’écriture et la publication des détails croustillants sur cette liaison, doit être ce qu’on appelle « garder un chien de sa chienne ».

Aimer engage au delà de la liaison à ne pas donner, trahir, salir ceux qu’on a aimés. Ce n’était donc que reportage, rapportage et délation. Et ceux qui le publient sont aussi coupables que Marcella Iacub. Si c’était pour faire de la littérature, il fallait commencer par travailler la langue et le style, ce qui n’apparait pas dans les bonnes feuilles complaisamment citées, nonobstant l’avis de ces messieurs de la critique. Et même Proust changeait les noms de ses personnages.

Bizarrement seuls quelques hommes semblent fascinés par le « fascinatus », le sujet toujours sexuel du propos, ils sont seuls à oser parler de chef-d’œuvre littéraire. Sans nul doute pour se dédouaner de s’en délecter autant.

Faire l’éloge du cochon en ces temps de chevaux hachés et congelés n’autorise pas à donner les noms, à les vendre plutôt. La traçabilité sexuelle n’est point encore requise. Puis Sade a déjà fait le travail, « tout homme est despote quand il bande! » La belle affaire. À quoi Camus répond « un homme ça s’empêche ». Et quand vient la détumescence, le despote retrouve ses esprits, sa mélancolie et sa médiocrité. Pas Marcella Iacub.

Nous, féministes qui nous sommes toujours battues contre l’instrumentalisation des êtres humains, féminins mais pas seulement, nous nous devons de réagir face à celle qui dit explicitement « avoir entretenu une liaison avec DSK pour pouvoir écrire le livre »…

« Quand un homme a vu à une femme un bout de sa chemise, cette femme est sacrée pour lui, sacrée! Retenez ce principe et qu’il vous serve à l’occasion… » dit La Parisienne de Henri Becque. Deux siècles après Becque, il serait temps de s’aviser que les hommes sont des femmes comme les autres.

Sophie Chauveau