Vous avez dit « économie de fonctionnalité » ?

7 mai 2013,

A la caserne des pompiers de Livermore, en Californie, la même ampoule électrique est allumée en permanence WYM_0118_bulb-livermoredepuis 1901. Vous pouvez la voir en direct  grâce à une webcam qui elle, ne dure que 3 ans. Elle est plus complexe que l’ampoule mais n’aurait-on pas pu la rendre plus durable ? Pour l’ampoule, l’opinion la plus répandue est  qu’il y a eu entente des fabricants pour raccourcir leur vie à 1000h mais selon d’autres sources, cette durée de vie serait un optimum et le cartel Phoebus des producteurs d’ampoules n’aurait été condamné que pour entente sur les prix, pas sur la qualité des ampoules. Se non è vero

Vous avez peut-être pesté contre la trop courte durée de vie de l’électro-ménager, surtout les plus anciens qui peuvent comparer avec le souvenir d’une durée plus longue dans leur jeunesse : idéalisation du passé ? Depuis plusieurs semaines, mon poste de radio m’inflige une réclame incitant les consommateurs à changer leur vaisselle, même s’ils n’en ont pas besoin. Là ce n’est pas le produit qui est délibérément altéré mais son image dans la tête des consommateurs. Le système productiviste, que l’on désignait dans ma jeunesse sous le terme de « société de consommation » est-il voué à produire des biens de courte durée ?

Il y a un peu plus d’un an sur le site du Sauvage, à qui il arrive d’anticiper l’actualité, je vous expliquais que l’obsolescence programmée était parfois prônée par certains, parfois considérée comme une légende urbaine.

En septembre 2012, Serge Latouche détaillait le sujet dans son livre « Bon pour la casse ! Les déraisons de l’obsolescence programmée« .

Récemment France-télévision nous proposait un débat sur ce thème, que l’on peut encore voir ici, avec un panel très éclectique  : le ministre délégué à la consommation Benoit Hamon, le journaliste et essayiste François de Closets, la directrice du magazine Regards Clémentine Autain, l’économiste négationniste de l’obsolescence programmée Alexandre Delaigue, le psychanalyste Roland Gori, une écrivaine adepte de l’objet éphémère et jetable Anne Berest, le neurobiologiste Laurent Alexandre, la députée PS Karine Berger…

Au cours de l’émission le débat a été réorienté, sur le thème de la précarité de l’emploi puis sur la fréquence des divorces ; il ressortait néanmoins des échanges que l’expression « obsolescence programmée » bien qu’un peu rebutante, commence à entrer dans le vocabulaire contemporain. C’est dans l’air du temps, le groupe EELV au Sénat, par la voix de Jean-Vincent Placé, a déposé un projet de loi sur ce sujet, qui a servi de point de départ à l’émission. Vous pouvez consulter ce texte, très explicite, à l’adresse suivante .

C’est un bon exemple d’écologisme réformiste qui ne devrait pas trop heurter les partisans de la croissance mais qui soulève des réticences parmi certains de mes amis écologistes. Ils reprochent à cette loi de renforcer la croyance que ce sont « les autres » (ici: les fabricants) qui sont responsables et qu’une loi pourrait changer les choses alors qu’il faut un bouleversement radical de la société de consommation elle même.

 A priori ce qui compte pour moi dans cette loi c’est le petit pas, l’avancée modeste dans la pénétration de la culture écologiste. Dans les années 90, les Verts avaient déjà souligné que la victoire de l’écologisme ne pouvait être que culturelle. Et il ne s’agissait pas de révolution culturelle, notion qui avait mal vieilli, mais plutôt d’évolution. Un ami m’a renvoyé à mon réformisme frileux avec cette citation : if everyone does a little, we’ll achieve only a little.

Il s’agit avec cette loi d’entériner de manière institutionnelle la notion d’obsolescence programmée, le fait qu’elle existe (donc ce ne serait pas une légende urbaine) et le fait qu’elle soit répréhensible (ce n’est pas bon pour une économie au service de la population), toutes choses qui ne sont pas évidentes.  Mais, ce qui me semble le plus important, le texte introduit l’expression « d’économie de la fonctionnalité« . Avant d’avoir lu le projet de loi, je ne savais pas comment nommer de manière précise cette forme de commerce. J’en avais une idée claire cependant, depuis la lecture de « Natural Capitalism » , et ce n’est pas une pratique nouvelle (1). On peut imaginer, même en économie de marché, des encouragements fiscaux pour les entreprises qui offriraient un service plutôt qu’un appareil, une possibilité de laver son linge en machine à domicile, renouvelée chaque année, plutôt que le modèle qui tombe en panne le lendemain de la date d’expiration de la garantie. Peut-être verrons-nous ce petit progrès avant que l’épuisement prévisible des ressources ne rende l’existence même de « machines à laver » obsolète ?

Ghislain Nicaise

(1) C’était le mode d’exploitation des photocopieuses Rank Xerox, initialement protégées par leur brevet. Le fabricant avait choisi de ne pas les vendre : elles étaient louées et entretenues par la compagnie, qui avait donc intérêt à en faire un équipement le plus durable possible.