« Le noir et le bleu » au Mucem

22 septembre 2013,

par Jean-Claude Villain

mucem_affiches_nb_bdwebdetail_1100x550En bleu et noir, la Méditerranée est-elle/n’est-elle pas/n’est-elle plus/peut-elle être toujours/un rêve ?

« Ce toit tranquille où marchent des colombes… »

On se souvient de ce premier vers du Cimetière marin de Paul Valéry paru pour la première fois à la Nouvelle Revue Française en 1920. Poursuivons la première strophe :

« Ce toit tranquille où marchent des colombes —

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux–

La mer, la mer, toujours recommencée !

O récompense après une pensée —

Qu’un long regard sur le calme des dieux »

 

C’est bien là parole de poète ! A travers la magnificence de la langue, filtrent des images superbes, et avec elles l’ouverture au mythe, au rêve, à l’idéal, lesquels coïncident avec une représentation de la Méditerranée continûment reprise jusqu’à l’époque contemporaine.

 

Oui, mais voilà ! La Méditerranée ne « colle » pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à cette vision tropique et éclatante, harmonieuse et pacifiée, bref à ce rêve. Certes celui-ci fait encore fructifier la manne touristique et publicitaire, entretenue à grands coups de lieux communs éculés, mais à y regarder de plus près il n’est plus que la défroque d’un fantasme périmé, une forme de falsification vénale que cultivent encore agences de voyage et documentaires télévisés.

 

Car pour repartir des vers de Valéry, franchement, ce « toit » est-il encore si « tranquille » ? Sont-ce des « colombes » qui y marchent ou des oiseaux d’acier ? Et si la mer certes est, encore et toujours « recommencée », ne l’est-elle pas tout autant dans son œuvre de naufrage et d’engloutissement que par ce ressac incessant qui lui garantit une rassurante perpétuité ? Et, autour de la Méditerranée, les dieux sont-ils toujours aussi « calmes » que les voyait Valéry ?

Poser ces questions, certes, désenchante ! Mais la vocation du poète est moins d’enchanter –ce que Platon lui reprochait il y a 25 siècles- que d’éclairer, moins de prolonger une tradition, que de rompre avec elle. En 2013 le mythe, parfois tenu encore pour univoque, de la Méditerranée solaire cher à de nombreux poètes de la lumière (et de l’ombre) -tel Elytis par exemple- ce mythe ne peut plus nous aspirer comme, il y a un siècle, il aspirait encore Valéry écrivant son Cimetière marin, (quoique chez lui, par brève parenthèse, on retrouverait aussi l’ombre de la mort, comme dès le 2° vers avec «les tombes »).

C’est qu’au bleu et au blanc d’une mer de carte postale, il est lucide d’associer le rouge du feu et du sang, le noir de la violence et de la mort, autrement dit de la tragédie, comme dès l’Antiquité, les Grecs nous y ont magistralement initiés. A Marseille, au tout récent MUCEM (Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), l’exposition inaugurale titre très opportunément : « le noir et le bleu », voulant ainsi d’emblée rappeler la nature double de la Méditerranée, son ambivalence essentielle. (On peut toutefois regretter que dans cette exposition n’y voisinent pas, pour illustrer cette opposition complémentaire, deux grands peintres contemporains, méditerranéens tous deux, l’un du Languedoc : Pierre Soulages (1) le noir, et l’autre, de Nice, Yves Klein, le bleu. Et dès l’entrée le très connu Bleu II de Miro prêté par le Centre Pompidou ne console pourtant pas de cette double absence).

Oui la Méditerranée est duelle, bifide : lumineuse et sombre, tout à la fois elle réjouit et tourmente, soigne et altère, procure plaisirs et douleurs, baigne et noie, régénère et tue.

Car si des milliers de touristes post-modernes, prédateurs et violeurs plus ou moins inconscients,  voguent sur cette « mer d’huile » en se prélassant sur les ponts à sept étages de ces nouveaux monstres marins qui viennent mouiller jusqu’au quai de la place Saint-Marc, d’autres milliers d’hommes, tentent sur des embarcations de fortune, de « brûler la mer » comme ils disent, et quittent leur Sud désespéré pour un Nord de fantasme et de pacotille. Certains ne deviendront même pas ces migrants clandestins errants que les pays européens rejettent, car ils auront péri avant le terme du voyage, au large de Lampedusa ou dans le détroit de Gibraltar. Ceux-là, au MUCEM toujours, reçoivent du photographe Antoine d’Agata, un hommage poignant à travers une longue série de portraits, titrée Odysseia, déroulée comme un interminable et muet récitatif, une épellation infinie de visages et de noms, contre la banalisation et l’oubli.

Alors oui, de Cimetière marin on peut aujourd’hui continuer à parler, mais en un sens tragiquement plus littéral que ne l’entendait le poète qui lui, du haut de Sète, en faisait un balcon pour évaser son regard sur la mer. La Méditerranée, ce magnifique « continent-liquide » comme Braudel l’a nommée, est devenue, comme l’Atlantique pour les Noirs de la Traite, une immense fosse commune, une liquide tombe contemporaine, où se sont engloutis les rêves, les espoirs, les économies, et les corps de ces milliers qui n’auront jamais touché leur Ithaque fantasmée.

C’est qu’il est tant de mythologies marines, tant de légendes et de rêves, tant de désirs projetés sur les mers qu’on en oublierait qu’elles sont aussi un « théâtre de la cruauté ». On ne peut en effet évoquer le bleu méditerranéen sans l’associer au noir, couleur du vêtement des veuves, des pleureuses et de la Mafia. C’est que des violences, des guerres, du sang, il y en eut, des millénaires durant, et encore aujourd’hui, comme un chapelet de stigmates autour de cette mer pourtant bénie des dieux pour la densité unique de son bleu, la beauté parfois violente de ses sites, la qualité incomparable de sa lumière, la prodigalité de ses fruits, la richesse millénaire de ses cultures et de ses arts, le génie pionnier de ses peuples. Dans le dernier N° de la revue Aporie, consacré en 1990 au poète libano-français Salah Stétié sous ce titre « Salah Stétié et la Méditerranée noire » celui-ci pouvait écrire: « Contrairement à ce que plusieurs en dirent la Méditerranée n’est pas une mer heureuse. Elle est bleue, et c’est là, selon ses médecins, symptôme avant-coureur de sa mort. Les jeunes mers sont vertes. Elle n’est plus jeune et cela commence à se savoir »

Alors si un rêve méditerranéen est encore valide aujourd’hui, il faut d’abord croire qu’avec Euripide « la mer lave tous les crimes des hommes ». Il faut ensuite définir un nouveau sens à ce rêve, une nouvelle vocation. Pour le ranimer il paraît juste de suivre Camus lorsqu’il affirme, dès 1937 (2), que « notre tâche ici même est de réhabiliter la Méditerranée » et aussi d’emprunter à Nietzsche qui dans le Gai savoir envisage de « méditerranéiser la pensée ». (et en ce cas, s’agissant de Nietzsche prendre la pleine mesure des deux dynamiques opposées du dionysiaque et de l’apollinien, le premier l’Hybris, alimentant les désordres, quand le second, la Némésis, tend à la mesure). Ce projet de « méditerranéiser la pensée » est repris par Edgar Morin dans un court essai de 1998 (3).

Le rêve méditerranéen, s’il a un sens aujourd’hui, ne peut être naïf. Une conscience actualisée, nourrie à la fois de l’histoire et des évènements du présent, porte à une lucidité tout autant désenchantée, que créative par obligation. Lucidité, oui,  car ce mot a à voir étymologiquement avec la lumière. René Char nous rappelle, en une formule célèbre, qu’elle est « la blessure la plus rapprochée du soleil ». Associer, comme de juste, lucidité et lumière, c’est revenir incontournablement au tragique, sans doute message le plus profond que porte la Méditerranée. Ainsi, dépassant les rêves anciens, dans l’ouverture à un nouveau rêve moderne, la lumière de la lucidité nous permet de voir, donc de comprendre, tels de nouveaux prisonniers de la caverne libérés des liens de l’illusion accédant douloureusement à une connaissance actualisée.

Soutenant tous les contrastes, la Méditerranée ne peut être monochrome (quoique pour les Arabes elle soit « blanche » comme dit leur langue)(4). Royaume de la dualité elle porte même l’ambivalence du genre car n’oublions pas qu’elle est masculine (« il mare ») pour nos voisins italiens, et que le poète français et algérien Jean Sénac parle même du « mythe du Sperme-Méditerranée ». Lumière et ombre, mère et marâtre, la Méditerranée est aussi oracle et secret, orient et occident, espérance et désespoir, bonheur et mort, envers et endroit, exil et royaume. C’est cette dualité qui a pu, à l’origine de la philosophie grecque, inspirer à Héraclite sa pensée des contraires, et qui aujourd’hui peut nous permettre de comprendre, (selon cette permanente et essentielle ambivalence), que tout est dans tout en Méditerranée et que tout y est toujours à rebâtir..

Alors, après dieux et prophètes, philosophes et messies, capitaines et marchands, poètes et  voyageurs, pêcheurs et artisans, de qui la Méditerranée a-t-elle aujourd’hui le plus besoin pour incarner sa vocation moderne, pour lancer vers le futur les tentacules gorgonesques de son génie ? Puisque l’on veut continuer à rêver, faisons au moins le vœu que ce ne soient pas les héroïques harragas ni les trafiquants de toutes sortes, pas plus que les porte-avions et les porte-conteneurs, auxquels se réduiront les nouvelles odyssées, mais qu’encore des pêcheurs à l’ancienne, des poètes et des baigneuses nues continueront à incarner la part irremplaçable qu’occupe cette mer unique dans l’imaginaire universel.

 

Sur le seuil de l’exposition « le noir et le bleu » au MUCEM on lit cette exergue empruntée à Wajdi Mouawad : « Il semble que ce soit dans cette obstination à rêver … que chaque civilisation trouve sens et direction ». J’ai voulu brièvement faire comprendre que le rêve méditerranéen doit en effet s’obstiner, en actualisant rapidement à défaut des contenus, le contexte contemporain, de ce rêve.

Jean-Claude Villain ©

 

(1) avec Soulages on voit d’ailleurs que le noir n’est pas forcément ombre, absence de lumière, mais la lumière densifiée, concentrée, comme les poètes grecs, de Sikélianos à Séféris et Elytis en particulier –et chez nous Lorand Gaspar- l’ont exprimé. Et aussi, pour reprendre Saint-John Perse, que l’Obscur porte l’Eclat

(2) Conférence donnée à Alger le 8 février 1937

(3) N° 28 de la revue Confluences Méditerranée, 1998

(4) il est vrai qu’ils la regardent depuis le sud ou l’est et que la réfraction de la lumière est donc différente pour eux.