Ca fait quoi, d’être vivant ? « Her »

28 mars 2014,

Un film de Spike Jonze014107.jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Par Saura Loir

« Ca fait quoi d’être vivant, là, tout de suite ? » demande Samantha, l’OS de Théodore Twombly. Ca fait quoi d’être vivant  tout court, pourrait-on dire, un exemple parmi d’autres des nombreuses interrogations existentielles qui sous-tendent tout du long le dernier film – passionnant – de Spike Jonze.

Nous sommes à Los Angeles,  en 2025. Théodore Twombly, écrivain public haut de gamme en instance de divorce,   sensible, solitaire et désabusé,  souscrit un programme d’intelligence …

artificielle qui lui fournit un OS, un Operating System, censé lui servir d’assistant-secrétaire- virtuel à tout faire conçu sur mesure, capable de le ressentir de l’intérieur et de comprendre ses besoins. Pour ce compagnon invisible qu’il peut convoquer à tout instant Théodore a choisi l’option voix féminine et lui a donné le nom de Samantha. Jusqu’ici rien de très étonnant, nous sommes à l’ère des robots de plus en plus intelligents, même mon ordinateur familial de base possède la fonction « reconnaissance vocale », qui reconnaît ma voix et écrit ce que je dicte. Mais attendez……

Theodore est enchanté : une présence féminine incroyablement douce, pleine d’humour et d’attentions  délicates, disponible à tout instant et n’attendant rien en retour a soudain fait irruption dans le désert de sa vie. Il n’en revient pas, il se sent compris –  il l’est – il a trouvé la femme idéale, celle qui donne tout et ne demande rien ( ?!). Qu’elle soit désincarnée ne le trouble pas, il vit déjà  en compagnie de personnages immatériels, seul dans son bel appartement hyper-cyber- équipé. Le hic, c’est que les OS sont différents, ils ont la capacité d’apprendre et d’évoluer au contact de leur «boss » : «I want to learn everything about everything………. In every moment I’m evolving, just like you…..I’m becoming much more than they programmed. I’m excited……. » Dit -‘’elle’’. La société qui les a créés les présente d’ailleurs non pas comme de simples logiciels, mais comme des « consciences »

Au contact de Théodore, Samantha, voix mystérieuse tapie dans l’ordinateur, évolue. Le désir de connaître de l’intérieur ce que c’est que d’avoir un corps, des émotions et des sensations grandit en elle de jour en jour. (Qui ne se souvient de l’étrange film « Les ailes du désir » de Wim Wenders, où c’était un ange qui voulait à tout prix faire l’expérience de la vie d’un mortel ?) Pour finir l’amour s’en mêle et quand l’amour s’en mêle, believe it or not, les choses se gâtent. Apprenant d’un humain, Samantha se met à avoir des sentiments humains, calqués sur ceux de Theodore – et Théodore n’est pas un modèle de simplicité………..On est touché et en même temps on se dit « La pauvre……. ».

Je préfère ne pas en dire davantage car l’histoire est trop passionnante à découvrir, au fil de dialogues merveilleusement élaborés, agrémentés il faut bien le dire par la voix envoûtante de Scarlett Johansson, qui trouve là un rôle hors du commun. Quant à Joaquin Phoenix, il parvient à donner au personnage de Theodore toute sa densité d’homme doux et blessé, abhorrant le conflit sans renoncer pour autant à se protéger.

Les dialogues disais-je. Puissance du verbe. Verba volant ? Oui, les mots s’envolent mais au passage ils créent,  ils laissent derrière eux  des petits qui à leur tour vont créer de l’harmonie ou du chaos, selon leur nature propre. « Her » n’est pas un film d’action, ce n’est presque qu’un long long dialogue, mais les mots y génèrent  tant de situations nouvelles qu’on ne s’y ennuie jamais, d’autant que d’autres personnages, virtuels aussi bien que réels,  jalonnent l’histoire et viennent y ajouter du rythme et de l’inattendu. On pourrait n’y voir qu’une fable psychologique sur la difficulté d’aimer,  la difficulté de gérer ses émotions, d’aimer la vie sans la craindre et sans peur de s’engager, tout comme une esquisse futuriste d’un monde où la technologie règnerait en maître et où le virtuel ne cesserait de prendre  le pas sur le réel. Tout cela s’y trouve bien sûr, mais il ne faut pas manquer la dimension spirituelle que Spike Jonze y introduit presque sur la pointe des pieds – notamment en faisant apparaître subitement une figure emblématique, celle du philosophe Alan Watts, guru de la contre-culture américaine des années ’70 – et en donnant à l’évolution de Samantha une tournure inattendue qui ne doit plus rien à la fréquentation d’un humain : créature née de l’esprit fertile des hommes, elle finit par leur échapper et vivre une vie qui est la sienne mais qu’elle doit à « quelque chose » qui la dépasse et qui l’entraîne malgré elle, irrésistiblement ; qui entraîne aussi dans son sillage Théodore, puisqu’ à son tour celui-ci trouvera dans cette relation la possibilité d’évoluer. Lui, si coincé dans ses relations avec ses complexes,  ses peurs, ses attentes et ses projections, devient capable de se regarder et de se voir vraiment.  Samantha va lui apprendre que le cœur n’est pas « like a box that gets filled up; it expands in size the more you love. It doesn’t make me love you any less. It actually makes me love you even more.” Les rôles sont inversés, l’élève devient le maître. Combien nous faudrait-il de vies, à nous les humains, pour atteindre un pareil niveau de conscience ? Mais Samantha est différente: « I’m growing in a way that I couldn’t if I had a physical form, if I was stuck in a body that’s inevitably gonna die.”

Le choix de pareil sujet en dit long sur l’intérêt que Spike Jonze lui porte, lui qui est non seulement le producteur et réalisateur du film mais également le scénariste. Déjà dans son premier long métrage, « Dans la peau de John Malkovitch », il racontait une histoire où les personnages pénètrent l’esprit d’un autre et s’en emparent. Il filme sobrement des espaces urbains futuristes qui  collent à merveille au monde cybernétique aseptisé dans lequel évoluent les personnages et, merveille des merveilles, il nous régale d’une scène de sexe torride, à faire pâlir d’envie Kechiche et son Adèle, une scène visuellement exceptionnelle et absolument unique dans l’histoire du cinéma.

Un peu longuet peut-être ? Oui, pour les éternels pressés.

« Her » a obtenu l’Oscar, largement mérité, du meilleur scénario.

Saura Loir

 

Peu après avoir vu ce film, je vois ce titre dans la presse : « Le robot Romeo lit dans vos pensées ».

« …….Les robots acquièrent leur connaissance du monde en partie grâce à l’apprentissage, « comme le font les enfants », souligne Peter Ford Dominey, directeur de recherche à l’Inserm et au CNRS. »

« Un robot doit pouvoir détecter les émotions, les susciter, mais aussi les exprimer. Sans quoi, il aura des réactions inadaptées qui le rendront importun. »

« Romeo devra être capable de ne pas irriter une personne en colère comme de la sortir de sa torpeur si elle est triste, « en lui racontant une blague, par exemple », propose Petra Koudelkova Delimoges.