« L’âne et l’abeille » Gilles Lapouge

4 mars 2014,

Albin Michel 328 pages, 19,50 €IMG_1341

Si vous avez entendu une seule fois dans votre vie le cri de l’âne au fond des bois, si vous avez compris l’appel métaphysique monté des profondeurs douloureuses de la matière vivante, ce livre est pour vous.

Gilles Lapouge vient de dresser deux monuments, que dis-je deux pyramides, à la gloire de l’âne et de l’abeille. On n’en croit pas sa comprenette. Passent encore des petits traités pour apiculteurs appliqués et pour âniers analphabètes. Mais nous voilà devant le Moby Dick de l’Ane et les évangiles apocryphes de l’Abeille. Une somme – au sens augustinien du terme – d’érudition et de fantaisie, d’anecdotes et de digressions, de jubilations et d’émotions, d’observations et de réflexions.

N’est pas âne qui veut et encore moins abeille.

Ces deux voisins de planète ont de la philosophie à nous remontrer. Via Lapouge leur interprète, porte-parole, avocat, panégyriste, fabuliste, j’en passe.

Prenez le livre comme on prend le train. Un train longue distance d’avant les tgv, un vrai train. Vous en avez pour un moment. L’âne et l’abeille vous indiffèrent, erreur. Vous ne saviez pas la place qu’ils occupent dans votre vie et dans l’économie générale des mondes habités. Platon, Platon vous dis-je, s’est penché sur leur cas et en a tiré des conséquences pour sa philosophie universelle. On frôle des abîmes de perplexité entre ces deux lascars qui ont choisi des voies divergentes dans leur adhésion aux lois de l’évolution qui nous gouvernent tous. L’un est lent, indécis, illogique, musard, retors, finaud, patient, entêté, prolétaire, queutard… L’autre est pragmatique, obstinée, obéissante, laborieuse, aveugle, jouisseuse (tiens !), soumise, collectiviste, pour ne pas dire soviétique…

Et devinez l’homme ? Qu’a fait l’homme ? Il les a bien observés. Et il les a baisés tous les deux. Il les a mis au turbin à la trique et à la ruche.

On se demande comment Lapouge peut tenir le train sur 325 pages avec ces deux conjoints incompatibles. A mi course, on se dit, il va dérailler. Un peu plus tard, on se dit dommage, ce voyage au pays des merveilles va avoir une fin. On ralentit la lecture, on se régale.

Lapouge, on le découvre bientôt, n’a pas choisi ses héros par hasard. Il pratique dans son entreprise littéraire la détermination de l’abeille et les ruades de l’âne.

Il a retourné des kilomètres de bibliothèque et il en a fait un tohu-bohu d’amusements inattendus.

Mais encore derrière l’abeille il voit le drame des utopies qui engendrent des dictatures. Et derrière l’âne le savoir vivre des philosophies sceptiques.

Lapouge appelle à la rescousse les Pères de l’Eglise et Einstein, Drumont (oui Drumont !) et Proust, Hegel et Francis Jammes, Cervantes et le Harper’s weekly, Bernard Mandeville et Virgile, Esope et Marc Aurèle… On regrette que l’éditeur n’ait pas équipé le volume d’un index. Avec l’ordinateur cet annuaire pratique se réalise en un rien de temps.

L’âne et l’abeille dans tous leurs états, se succèdent au fil des pages au point d’occuper la totalité du monde connu. Du rut spectaculaire de l’un à la pollinisation de l’autre, le rôle de l’homme dans l’histoire devient accessoire.

Si vous êtes convaincu, arrachez la page 195 de L’âne et l’abeille, encadrez la et accrochez la sur un mur que vos yeux fréquentent chaque jour.

Alain Hervé