Une 4e blessure narcissique ?

1 août 2014,

Freudpar Thierry Caminel

L’inéluctable décroissance de l’activité économique est connue depuis au moins 40 ans. En 1972 paraissait ainsi le rapport Meadows pour le Club de Rome intitulé « The Limits to Growth », qui montrait déjà que l’activité économique était nécessairement dépendante des flux de matières, et que ceux-ci ne pouvaient que se réduire. A la même période, Nicholas Georgescu-Roegen intégrait l’économie dans la thermodynamique, et notamment dans le second principe qui traduit l’irréversibilité des transformations de l’activité économique.

Pourtant, la plupart des économistes, hommes politiques, journalistes ou spécialistes, continuent de prendre pour hypothèse, implicite ou explicite, que le progrès technique permettra un fort découplage et une croissance « verte ». Cette hypothèse est basée sur des modèles macro-économiques de croissance endogène qui ignorent l’énergie en tant que facteur de production, donc manquant l’essentiel, et sur une vision optimiste des capacités de l’homme à trouver des solutions techniques aux problèmes qui se posent.

Freud écrivait que « le narcissisme universel, l’amour-propre de l’humanité, a subi jusqu’à présent trois graves démentis de la part de la recherche scientifique », ces trois démentis étant la révolution copernicienne (la Terre n’est pas au centre de l’Univers), la théorie de l’évolution (l’Homme est un animal comme les autres), et la psychanalyse (l’Homme n’est pas maître de ses pulsions). L’impossibilité qu’a l’Homme à découpler son activité économique des flux de matière et d’énergie nous conduit à une quatrième blessure narcissique, s’opposant à l’idée de progrès qui structure la société occidentale depuis les Lumières. On peut comprendre la considérable inertie pour accepter ce nouveau paradigme.

Une meilleure compréhension des limites du progrès est pourtant indispensable, et faisable à condition de remettre en question les indicateurs, unités, et concepts économiques habituels. À l’aune d’indicateurs tels qu’intensité énergétique, EROI ou carbone évité, il est fort improbable que des innovations jugées prometteuses par des prospectivistes tels que Jeremy Rifkin (réseaux intelligents, imprimante 3D, photovoltaïque, piles à combustible, séquestration …)  soient suffisantes pour compenser la déplétion des ressources fossiles et maintenir l’accroissement de l’activité économique. Les modèles macro-économiques sont bien sûr à revoir, afin qu’ils intègrent enfin le rôle majeur de l’énergie dans l’économie et permettent de conduire une transition vers une société post-croissance.

Plus important à mon avis est de donner des grilles de lecture aux citoyens concernant les causes de la crise économique et les raisons pour lesquelles il faut accepter une remise en cause des modes de vie.  Laisser à penser que le progrès technique résoudra les problèmes peut conduire au refus du changement, et la recherche de boucs émissaires. La sobriété ne peut être acceptée dans une société démocratique sans un considérable effort de pédagogie et de réduction des inégalités. Tel doit être l’enjeu d’une réelle transition écologique.

Alors que les économistes et hommes politiques semblent incapables de comprendre les crises et le fait que nous vivons un point de basculement, il nous faut un nouveau paradigme du progrès, compatible avec la nécessaire et inévitable réduction de l’activité économique. Les innovations, notamment via les technologies numériques et leurs fantastiques possibilités de disséminer l’information, pourraient aider à son émergence, mais seulement à condition de prendre conscience de leur dépendance aux ressources physiques et aux organisations sociales, et trouver les voies d’un profond changement de nos modes de vie.

Thierry Caminel