Bernard Maris vous parle des maths

30 mai 2015,

mathsBernard Maris : Hélas, l’abus de mathématiques rend sourd. Une des causes de la fascination pour la raison raisonnante tient à l’origine des économistes : beaucoup viennent des sciences dures… Le recours à la technique, au jargon et aux mathématiques a une autre raison, beaucoup plus pernicieuse. Le langage abscons permet de clôturer le champ de l’économie et d’éliminer « ceux qui n’y comprennent rien ». Circulez, y’a rien à voir ! Laissez-nous entre nous ! Ne vous occupez pas de ces histoires d’argent, c’est trop compliqué pour vous. Attitude bien commode, non ? Parmi les savants et les universitaires, les mathématiques ont un effet dévastateur. Elles éliminent les « littéraires », les sociologues, psychologues, les penseurs un peu sceptiques, les géographes, les doux, les philosophes…Elles créent une langue noble (formalisée), supérieure, dominante, et des patois que l’on laisse aux gens de la rue, aux incultes, aux paysans. Parler littéraire semble…un peu plouc. Parler matheux, même si on accumule sous les kilos d’équations des tonnes d’âneries et le double de tautologies, fait d’emblée plus sérieux…

Et si les maths étaient un instrument de terreur, un procédé d’exclusion de la populace, de l’opinion que l’on prépare en douce au bonheur économique (flexibilité du travail, moins d’impôts pour les riches, privatisation des services publics, etc.) ?

De fait, on met en équations une idéologie assez banale, que l’on appellera le « darwinisme social », à laquelle Darwin ne croyait heureusement pas ! 

Il y a, hélas, une sombre raison à la prégnance de l’économie mathématique et à son enseignement, outre la volonté d’occulter une idéologie simpliste du « toujours plus, toujours consommer plus, et toujours s’enrichir, surtout pour les plus riches, et le marché est tout » : l’enseignement. Faire avaler les salades techniques des modèles économico-mathématiques est facile, élémentaire même. Les étudiants courbent la tête sous le joug des équations. Ils subissent, assommés par la « rigueur » des démonstrations qui n’ont aucun contenu. Ils se taisent et ne contestent pas. Faire un cours littéraire est autrement plus délicat. On prend des risques, on baisse la garde…

Richesse, inégalités, souffrances, malheur, révoltes ? Un schéma, une équation, et circulez, on n’en parle plus. Le silence des élèves est une des raisons de l’abus des maths. Alors, pas de maths ? Bien sûr qu’il en faut : on doit savoir définir une moyenne, une médiane et un équilibre de Nash, ne serait-ce que pour comprendre que le marché n’est pas efficace. »

Antimanuel d’Economie. 1 – Les fourmis, 2003