Je n’y ai pas plus pensé qu’à mourir

12 juin 2015,

deuilpar Ghislain Nicaise

Hier au téléphone mon meilleur ami m’a appris la mort de sa jeune soeur et je n’ai pas su quoi dire. Je n’ai pas pleuré comme je l’ai fait pour des amis le 7 janvier dernier mais, comme on dit, j’avais mal pour lui. Je suis mauvais pour les condoléances, tous les mots prononcés dans ces circonstances me semblent vains.

Une issue pour moi est d’intellectualiser l’émotion et de réfléchir sur la mort. Pourquoi n’ai-je pas pleuré ? Parce que mon lien avec cette personne était indirect ? Peut-être aussi parce que cette fin était attendue depuis de longs mois ? Quand ma mère est morte, mon deuil était dilué sur de nombreuses semaines depuis qu’elle avait perdu la conscience, je ne sentais aucun besoin d’évacuer un trop-plein d’émotion. La mort de mon père m’avait bien plus affecté : la veille il était en possession de toutes ses facultés mentales et le lendemain je le vois mourir sous mes yeux d’étouffement, d’insuffisance respiratoire. Si j’avais été fumeur, j’aurais été guéri sur le champ. Pendant quelque temps, j’ai eu le besoin irrépressible d’en parler autour de moi.

En dehors des deuils de personnes proches, en temps « normal », nous ne pensons pas à la mort. Il me semble évident que cela fait partie du biais d’optimisme si bien décrit par des psychologues comme Daniel Kahneman ou Tali Sharot. Je crois qu’il y a aussi un aspect culturel dans ce déni. Quand je dis « nous », il s’agit de notre culture occidentale, de celle dans laquelle je baigne. Nous sommes très probablement influencés par la médecine contemporaine, qui depuis 50 ou 60 ans guérit vraiment les malades, ce qui la met devant des situations inédites qui font travailler le Comité consultatif national d’éthique. Nous sommes aussi influencés, je crois, par les séquelles des excès de la seconde guerre mondiale : les troupes franquistes criant « viva la muerte » et bien sûr le nazisme qui m’amène au point Godwin et aux totenkopf.

La réalité d’un biais culturel m’est apparue dans les années 70 à la lecture d’un livre qui a laissé peu de traces dans les mémoires, Ecotopia, d’Ernest Callenbach. De l’écologie si profonde qu’elle gênerait plus d’un intellectuel, en particulier par l’intégration de la mort dans la culture de cette utopie écologiste. Callenbach écofasciste ? Je ne le crois pas. Il montre simplement à quel point la mort fait partie de la vie. Il n’y a pas d’être vivant qui ne doive sa vie à la mort d’autres êtres vivants (1). C’est peut-être parce que notre spécisme perturbe notre vision du monde que nous pensons aussi peu à la mort, ou que nous réservons cette pensée à des êtres proches. L’ironie de cette réflexion est qu’en écrivant ces mots, j’ai conscience de me complaire dans le déni de ma propre fin.

Ghislain Nicaise

(1). Je dis bien êtres vivants et non animaux, je reprendrai plus tard le débat sur le véganisme.