Lecture de Laudato si’ par une agronome

18 août 2015,

ImageJ=1.47vpar Sarah Feuillette (1)

Malgré ma posture critique vis à vis du rôle de l’Eglise dans bien des domaines, j’ai lu avec grand intérêt la dernière encyclique, Laudato si’, et je partage les deux analyses qui en ont été faites dans Le Sauvage, la lecture du mécréant et celle du chrétien écolo. Je l’ai notamment lue avec mon regard d’agronome, car l’agriculture française me semble très concernée par cette encyclique, au moins à deux titres.

En premier lieu car le lien entre environnement (sujet central de l’encyclique : « la sauvegarde de la maison commune ») et agriculture est très fort, du fait de l’emprise territoriale de l’agriculture française (plus de 53% du territoire métropolitain) mais aussi et surtout de ses pratiques dominantes, comme le résume ainsi la très intéressante étude « Agriculture et biodiversité » menée par l’INRA en 2008 : « L’agriculture française moderne exploite peu les services écologiques naturels, auxquels elle a substitué des intrants chimiques (pesticides, fertilisants). En outre, la réduction du nombre de cultures, la simplification des méthodes culturales et l’homogénéisation des paysages (disparition des haies par exemple) ont des effets négatifs sur la biodiversité des espaces agricoles. »

En second lieu car le monde agricole français est plus religieux, et notamment plus catholique, que la moyenne de la société française : selon une enquête de 2010, 64 % des femmes et 37 % des hommes du monde agricole déclarent pratiquer une religion de manière occasionnelle ou régulière, contre 35 % et 27 % chez les non-agriculteurs, et d’après une autre étude, 22% des agriculteurs interrogés déclaraient en 2007 être catholique pratiquant contre 8,6% pour l’ensemble de la population, soit 13 points d’écart.

De plus, la majorité du texte de l’encyclique me semble pouvoir être rapportée à des enjeux agricoles (y compris de manière indirecte dans les passages évoquant la nécessité d’une approche écosystémique, la biodiversité, le rapport à la technologie et au progrès, à la nature, le rapport au temps, à la finitude des ressources, à la croissance, la souveraineté alimentaire, la faiblesse des politiques…). Je n’ai compilé ci-dessous que les passages pointant explicitement et directement l’agriculture, qui ressemblent à s’y méprendre aux positionnements des écolos.

Il est pourtant frappant de constater que l’évolution de l’agriculture conventionnelle française, telle que révélée par les positionnements du syndicat majoritaire (rejets méprisants des valeurs écologiques), par des statistiques (agrandissement des exploitations, simplification des pratiques, usage soutenu des pesticides et des engrais chimiques, érosion des terres, mise en place d’usines à viande, …) mais aussi par des crispations récurrentes sur des sujets environnementaux et par le leitmotiv selon lequel « la France doit nourrir le monde », semble aller à rebours du texte de l’encyclique, malgré un pseudo-verdissement à la mode actuellement, qui relève bien souvent du simple coup de peinture malheureusement.

Je n’oublie pas cependant qu’une bande d’irréductibles gaulois résiste en s’inscrivant réellement en faux par rapport à ces tendances !

Les morceaux choisis :

21. […] Aussi bien les déchets industriels que les produits chimiques utilisés dans les villes et dans l’agriculture peuvent provoquer un effet de bio-accumulation dans les organismes des populations voisines, ce qui arrive même quand le taux de présence d’un élément toxique en un lieu est bas. Bien des fois, on prend des mesures seulement quand des effets irréversibles pour la santé des personnes se sont déjà produits.

29. […]Les eaux souterraines en beaucoup d’endroits sont menacées par la pollution que provoquent certaines activités extractives, agricoles et industrielles, surtout dans les pays où il n’y a pas de régulation ni de contrôles suffisants.

34.[…] aujourd’hui le niveau d’intervention humaine, dans une réalité si complexe comme la nature, est tel que les constants désastres provoqués par l’être humain appellent une nouvelle intervention de sa part, si bien que l’activité humaine devient omniprésente, avec tous les risques que cela implique. Il se crée en général un cercle vicieux où l’intervention de l’être humain pour résoudre une difficulté, bien des fois, aggrave encore plus la situation. Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. Les efforts des scientifiques et des techniciens, qui essaient d’apporter des solutions aux problèmes créés par l’être humain, sont louables et parfois admirables. Mais en regardant le monde, nous remarquons que ce niveau d’intervention humaine, fréquemment au service des finances et du consumérisme, fait que la terre où nous vivons devient en réalité moins riche et moins belle, toujours plus limitée et plus grise, tandis qu’en même temps le développement de la technologie et des offres de consommation continue de progresser sans limite. 

41. […]Déjà, beaucoup de barrières de corail dans le monde sont aujourd’hui stériles ou déclinent continuellement : « Qui a transformé le merveilleux monde marin en cimetières sous-marins dépourvus de vie et de couleurs ? ».[25] Ce phénomène est dû en grande partie à la pollution qui atteint la mer, résultat de la déforestation, des monocultures agricoles, des déchets industriels et des méthodes destructives de pêche […]

94. […] Tout paysan a le droit naturel de posséder un lot de terre raisonnable, où il puisse établir sa demeure, travailler pour la subsistance de sa famille et avoir la sécurité de l’existence. Ce droit doit être garanti pour que son exercice ne soit pas illusoire mais réel. Cela signifie que, en plus du titre de propriété, le paysan doit compter sur les moyens d’éducation technique, sur des crédits, des assurances et la commercialisation.

112 […]La libération par rapport au paradigme technocratique régnant a lieu, de fait, en certaines occasions, par exemple, quand des communautés de petits producteurs optent pour des systèmes de production moins polluants, en soutenant un mode de vie, de bonheur et de cohabitation non consumériste

133. Il est difficile d’émettre un jugement général sur les développements de transgéniques (OMG), végétaux ou animaux, à des fins médicales ou agro-pastorales, puisqu’ils peuvent être très divers entre eux et nécessiter des considérations différentes. D’autre part, les risques ne sont pas toujours dus à la technique en soi, mais à son application inadaptée ou excessive. En réalité, les mutations génétiques ont été, et sont très souvent, produites par la nature elle-même. Même celles provoquées par l’intervention humaine ne sont pas un phénomène moderne. La domestication des animaux, le croisement des espèces et autres pratiques anciennes et universellement acceptées peuvent entrer dans ces considérations. Il faut rappeler que le début des développements scientifiques de céréales transgéniques a été l’observation d’une bactérie qui produit naturellement et spontanément une modification du génome d’un végétal. Mais dans la nature, ces processus ont un rythme lent qui n’est pas comparable à la rapidité qu’imposent les progrès technologiques actuels, même quand ces avancées font suite à un développement scientifique de plusieurs siècles.

134. Même en l’absence de preuves irréfutables du préjudice que pourraient causer les céréales transgéniques aux êtres humains, et même si, dans certaines régions, leur utilisation est à l’origine d’une croissance économique qui a aidé à résoudre des problèmes, il y a des difficultés importantes qui ne doivent pas être relativisées. En de nombreux endroits, suite à l’introduction de ces cultures, on constate une concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre, due à « la disparition progressive des petits producteurs, qui, en conséquence de la perte de terres exploitables, se sont vus obligés de se retirer de la production directe ».[113] Les plus fragiles deviennent des travailleurs précaires, et beaucoup d’employés ruraux finissent par migrer dans de misérables implantations urbaines. L’extension de la surface de ces cultures détruit le réseau complexe des écosystèmes, diminue la diversité productive, et compromet le présent ainsi que l’avenir des économies régionales. Dans plusieurs pays, on perçoit une tendance au développement des oligopoles dans la production de grains et d’autres produits nécessaires à leur culture, et la dépendance s’aggrave encore avec la production de grains stériles qui finirait par obliger les paysans à en acheter aux entreprises productrices.

145. Beaucoup de formes hautement concentrées d’exploitation et de dégradation de l’environnement peuvent non seulement épuiser les ressources de subsistance locales, mais épuiser aussi les capacités sociales qui ont permis un mode de vie ayant donné, pendant longtemps, une identité culturelle ainsi qu’un sens de l’existence et de la cohabitation. La disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut être autant nuisible que l’altération des écosystèmes.

146. Dans ce sens, il est indispensable d’accorder une attention spéciale aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux. Cependant, en diverses parties du monde, elles font l’objet de pressions pour abandonner leurs terres afin de les laisser libres pour des projets d’extraction ainsi que pour des projets agricoles et de la pêche, qui ne prêtent pas attention à la dégradation de la nature et de la culture.

164. […] Pour affronter les problèmes de fond qui ne peuvent pas être résolus par les actions de pays isolés, un consensus mondial devient indispensable, qui conduirait, par exemple, à programmer une agriculture durable et diversifiée, à développer des formes d’énergies renouvelables et peu polluantes, à promouvoir un meilleur rendement énergétique, une gestion plus adéquate des ressources forestières et marines, à assurer l’accès à l’eau potable pour tous.

180.[…] D’autre part, l’action politique locale peut s’orienter vers la modification de la consommation, le développement d’une économie des déchets et du recyclage, la protection des espèces et la programmation d’une agriculture diversifiée avec la rotation des cultures. Il est possible d’encourager l’amélioration agricole de régions pauvres par les investissements dans des infrastructures rurales, dans l’organisation du marché local ou national, dans des systèmes d’irrigation, dans le développement de techniques agricoles durables. On peut faciliter des formes de coopération ou d’organisation communautaire qui défendent les intérêts des petits producteurs et préservent les écosystèmes locaux de la déprédation.

Pour conclure, je me demande, à la lumière de ces différents éléments, dans quelle mesure ces positionnements de l’Eglise (du moins du pape) sont susceptibles de faire bouger les agriculteurs dits conventionnels par rapport aux questions environnementales et aux rapports Nord/Sud…

Et je loue le pape François pour sa très belle encyclique !

Sarah Feuillette

(1) Ingénieure agronome et des Eaux et Forêts