Transhumanisme

25 octobre 2015,

logos H+

 

par                 Ghislain Nicaise

 

Le numéro d’octobre 2015 de La Recherche fait paraître un dossier de 4 articles sur le transhumanisme, pour moi passionnant. Je recommande particulièrement la tribune de Laurent Alexandre (1). Selon cet auteur, « trois objectifs caractérisent (le transhumanisme) : permettre l’immortalité, augmenter les capacités humaines et développer l’intelligence artificielle (IA) ». Du coup, je me suis offert une excursion rapide sur internet, Wikipedia et autres sites indiqués par le moteur de recherche. J’avais déjà une vague idée de ce que cela voulait dire pour avoir rencontré ce mot de transhumanisme dans mes lectures mais j’ai l’impression d’avoir appris beaucoup en quelques heures (les logos ci-dessus, rencontrés dans cette recherche, n’ont rien à voir avec l’ion hydrogène).

Le transhumanisme a déjà gagnéPlusieurs des textes que j’ai parcourus depuis hier sur le sujet constatent que les transhumanistes ont d’ores et déjà ImageJ=1.47vgagné la partie, et depuis longtemps selon James Gleick. Je suis toujours joyeux lorsque l’on me fait découvrir un nouvel éclairage d’objets ou d’évènements que j’avais l’impression de connaître depuis longtemps. Je crois ainsi avoir eu hier la révélation que le port de lunettes pouvait être considéré comme une manifestation précoce du transhumanisme. Damned, les transhumanistes étaient là, parmi nous, et je ne le savais pas !  Pire, mon fidèle ordinateur portable, que j’ai l’habitude d’appeler « ma prothèse cérébrale » pour plaisanter, est vraiment une prothèse. A la réflexion, j’avais constaté depuis longtemps que la pratique du traitement de texte avait changé du tout au tout ma manière de rédiger.  Avant, j’écrivais au crayon sur du papier quadrillé assez solide et je gommais ma phrase jusqu’à ce qu’elle me plaise et qu’elle s’articule bien avec le texte précédent. Je dessinais parfois des bulles fléchées pour changer la place d’un segment de phrase mais c’est tout. Maintenant, enivré par la rapidité d’écriture que m’offre le clavier, la puissance du copié-collé, je jette sur l’écran tout ce qui me passe par la tête, sans souci de construction ; l’ordonnancement et les mots exacts ne viennent qu’après. Il n’est pas possible que ces deux méthodes aboutissent exactement au même résultat. Ce que vous lisez en ce moment est le résultat d’une association homme-machine, ne vous moquez pas de moi si vous le saviez déjà. Ce n’est d’ailleurs pas une démarche qui nécessite la machine. Un de mes anciens élèves (il se reconnaitra s’il lit ces lignes) avait écrit le premier jet de sa thèse de cette manière brouillonne, que je pratique aujourd’hui mais que je trouvais brouillonne à l’époque, et que le directeur du laboratoire, lui, avait trouvée insupportable.

Stop-crève

couverture stop-crèveLes transhumanistes nous promettent la vie éternelle. Les auteurs de science-fiction ont déjà largement exploré ce thème qui a toutes les caractéristiques d’une catastrophe. A la réflexion, je suis déjà un peu un cyborg, grâce au médicament que je prends tous les jours et qui me permet une vie normale (plus mes deux fausses dents, sans parler de mon ordinateur portable !). J’ai l’âge qu’avaient mes deux grand-mères quand elles sont mortes « de mort naturelle ». Je ne parle pas de mes grand-pères, dont la vie rude n’a pas permis une telle longévité. Je ne parle pas non plus de mes parents, qui eux aussi ont été prolongés par les progrès de la gériatrie. J’y ai déjà bien réfléchi : je n’aurai pas le stoïcisme écologiste d’Ivan Illich mort en 2002 d’un cancer qu’il a refusé de soigner, par opposition à la Némésis médicale. Laurent Alexandre cité ci-dessus fait remarquer que « l’échiquier politique se reconfigure au XXIe siècle selon un axe nouveau, substituant l’opposition entre bioconservateurs et transhumanistes au clivage gauche-droite désormais dépassé« . Je ne souscris pas à un jugement aussi catégorique mais vous voyez le principe. C’est ainsi que François Cavanna se retrouverait aux côtés des transhumanistes, alors que José Bové figure dans le camp opposé « avec des catholiques ultra-bioconservateurs« .

Le transhumanisme prépare-t-il le triomphe des machines ?

Je crois que c’est la géniale Lynn Margulis qui a un jour fait remarquer que si l’on prenait la peine de considérer notre planète avec les lunettes de la sélection naturelle, darwinienne, on voyait que les machines sont en train d’éliminer le vivant. Je vais peut-être vous gêner, ou vous faire rire, en citant son exemple des automobiles, pour lesquelles nous stérilisons des millions d’hectares de terres fertiles, dont le fonctionnement alimente l’excès d’effet de serre et altère jusqu’aux écosystèmes marins en acidifiant les océans. Je me souviens, il y a quelques années à Marseille, avoir partagé un repas avec le groupe de militant-e-s qui avait invité Pascal Canfin, qui n’était alors que journaliste à Alternatives Economiques et pas encore ministre, à venir présenter son premier livre. La conversation était intéressante et cordiale mais à partir du moment où j’ai évoqué cette histoire des autos s’opposant au vivant, je suis devenu transparent pour Pascal. Je ne trahis probablement pas sa pensée en la résumant en trois mots : encore un cinglé. J’ai raconté cette histoire à d’autres bien entendu et l’on m’objecte généralement que les voitures ne sont pas conscientes alors que nous les fabriquons pour notre usage. Cette objection n’a que très peu d’intérêt en termes de sélection : les organismes vivants qui ont le mieux réussi, et ce depuis presque 4 milliards d’années, ce sont les bactéries. Il n’y a aucune preuve qu’elles soient conscientes. Elles ne sont pas conscientes mais elles forment l’essentiel de la biomasse. On peut penser que nous nous employons activement à leur laisser le monopole du vivant sur cette planète, leur passant le flambeau de la lutte contre les machines. Sur l’hypothèse très politique que nous fabriquerions des autos dans notre intérêt, les avis divergeront certainement.

Les machines vont bien, elles se développent et leur conscience est peut-être pour bientôt. Depuis des décennies, des milliers de chercheurs talentueux s’efforcent de perfectionner l’intelligence artificielle. « Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) ainsi qu’IBM investissent massivement dans ce domaine« . Il y aura bientôt vingt ans que Deep Blue, un ordinateur, a pu battre aux échecs l’humain Garry Kasparov, champion du monde de la discipline. »En quelques décennies, nous aurons radicalement modifié notre rapport aux technologies, à la mort, à l’intelligence, aux savoirs. C’est pour cela que Bill Gates a déclaré récemment au sujet de l’IA « Je ne comprends pas que les gens n’aient pas peur » ».

Plus que Deep Blue et ses successeurs, ce qui me fait peur est l’exposé de la Thermodynamique de l’évolution par François Roddier. Dans une synthèse parfois difficile mais toujours passionnante, il explique que l’émergence des différents niveaux de complexité au cours de l’évolution, le passage d’une structure simple à une structure plus complexe, s’accompagne toujours d’une dissipation accrue du flux d’énergie qui traverse ces structures (2). Si l’étape évolutive qui suit notre civilisation actuelle dissipe davantage d’énergie, ce sera que les machines auront gagné ; il n’y aura plus beaucoup d’êtres vivants complexes pour réfléchir sur cette question. C’est justement un peu l’enjeu de la COP21 qui va se tenir bientôt à Paris.

Ecolos contre transhumanistes

Tout récemment sur une liste de discussion, un ami écolo désignait les transhumanistes comme nos ennemis. Je crois avoir trouvé sur Wikipédia au moins une sous-population transhumaniste qui s’oppose très  clairement aux écologistes: « L’extropianisme est une forme particulière de pensée transhumaniste. Il se définit comme la philosophie de l’extropie. L’extropie est l’inverse de l’entropie et se fonde sur la foi en un progrès illimité par la science et les techniques. »  Il semble bien que les buts des transhumanistes ne peuvent être atteints sans une croissance continue de dépense d’énergie. L’effondrement de la civilisation industrielle annoncé par le rapport Meadows et si clairement exposé dans le récent ouvrage de Servigne et Stevens (3) ne sera pas propice à la mise au point de super-ordinateurs, d’organes artificiels, de cultures de cellules souches ou du passage à l’immortalité de 9 milliards d’individus.

Ghislain Nicaise

(1) Chirurgien, fondateur du site Doctissimo, directeur de la société de génomique DNAvision. Dans la suite de cet article, sauf indication contraire, les citations en italiques sont tirées de sa tribune.

(2) À défaut de lire le livre, vous pouvez toujours consulter le résumé du séminaire qu’il a présenté en 2012 à l’Institut Momentum.

(3) P. Servigne et R. Stevens 2015, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Le Seuil.