Présidentielles et croissance

14 janvier 2017,

croissance en France depuis 1960par Charles Ribaut

Comme il a été souligné sur ce site à plusieurs reprises, l’attitude vis à vis de la croissance est le principal critère de clivage entre les écologistes et le reste de l’échiquier politique. Le gain de croissance, la recherche d’une croissance perdue, l’idée même qu’une croissance illimitée dans un monde limité peut être durable relèvent du déni de réalité le plus généralement partagé. Ce déni peut porter sur différents maillons de la chaine entre économie et écologie.

Les climato-sceptiques reportent leur déni sur la géophysiologie, le climat ne change pas ou s’il change en tous cas l’homme n’a pas d’effet sur ces changements ; leur cohérence est à ce prix.

La plupart des politiques qui admettent le bien fondé de réduire l’usage des combustibles fossiles n’en tirent pas la conséquence qu’on ne peut dans ce cadre poursuivre la croissance, leur déni plus subtil porte sur la relation entre énergie et économie.

Chez celles et ceux qui sont gênés par ces dénis quand même un peu grossiers, le déni est reporté sur le langage : « cela dépend de quelle croissance l’on parle, je suis pour la croissance des bonnes choses » comme si la croissance tout court n’était pas celle du PIB.

Alors là arrive un autre discours faux-cul : le PIB est un mauvais indicateur, pouah, vilain PIB, donc ne nous faites plus chier avec la croissance. Comme si la moitié du PIB n’était pas constitué par les salaires. Certes c’est un mauvais indicateur du bonheur mais il est bien adapté à l’équilibre instable de l’économisme triomphant.

La droite qui s’apprête à gouverner comme la majorité présidentielle sortante sont unanimes pour célébrer la croissance comme un but enviable et honorable, le seul moyen de faire baisser le chômage. Toutefois 2017 sera l’année du tournant dans le discours politique sur la croissance, sinon dans les décisions.

Je ne parle pas de Yannick Jadot, qui en bon écolo, a tout juste, même si on peut regretter qu’il évite parfois un peu d’affronter le discours dominant sur ce point.

Ce qui est plus remarquable, c’est les prises de position d’au moins deux candidats qui risquent pour le moment d’aller jusqu’au premier tour.

– Les propos récents de Jean-Luc Mélenchon, dans Reporterre :

« Le PIB [produit intérieur brut] est un instrument de mesure extrêmement rustique, il n’est pas utile pour ce qu’on a à faire » (19’06″). En fait, il s’agit de « la doxa, c’est la bataille des mots. Quand vous avalez le mot, vous avalez la grammaire avec. Quand vous avalez le mot PIB, vous avalez le mot croissance, et puis vous avalez un mot que vous ne prononcerez jamais, c’est le mot d’irresponsabilité » (19’27″).

« Je m’interdis le mot croissance, je dis ‘la relance de l’activité’, je ne parle jamais de croissance dans mes discours. Ce n’est pas que la croissance soit un problème, mais je sais très bien ce qu’on met dedans. Et d’ailleurs, la relance de l’activité implique de la décroissance dans certains domaines » (19’48″).

Pour le candidat du Front de gauche, il y a là « une rupture idéologique de fond avec la social-démocratie : nous ne disons pas que nous allons répartir les fruits de la croissance ! La social-démocratie est organiquement liée au productivisme, quand elle dit ça [répartir les fruits de la croissance], puisqu’elle déclare qu’il n’y a de progrès social que dans le cadre du productivisme. Nous, on pense exactement l’inverse, on pense qu’il n’y a de progrès économique que s’il y a du progrès humain et du progrès social » (20’43″).

Quant à la hausse inévitable du prix de l’énergie, il préfère botter en touche : « Nous ne sommes pas crédibles si nous venons avec une dimension punitive » (36’00″).

On voit bien que ce n’est pas encore tout à fait cela, le rapport entre « la relance de l’activité » et l’énergie n’est pas poussé au terme du raisonnement, mais il y a un pas dans la bonne direction.

Benoit Hamon est plus clair :

sur Tendance Ouest, jeudi 24 novembre 2016 : « Je croyais au mythe de la croissance, aujourd’hui je n’y crois plus« . Sur Le Monde, 9 décembre : M. Hamon se distingue par un programme où il plaide « l’abandon » du « mythe » de la croissance.  La course à la consommation nous mène à la catastrophe, la productivité nous mène à la catastrophe », assure encore le député des Yvelines qui estime que les efforts faits pour privilégier la croissance pendant le quinquennat écoulé n’ont pas eu d’effet sur celle-ci. La croissance relève d’un mythe. Nous lui sacrifions nos droits sociaux comme nos ressources naturelles #LEmissionPolitique.    Il reprend le projet ancien redevenu actuel de revenu universel d’existence, qui est mis à l’essai en Finlande et mis à l’étude dans différents pays. On est en droit d’attendre que cette mesure soit un parachute social dans l’épisode de descente énergétique nécessaire.

Les écologistes disaient dans les années 1990 notre victoire sera culturelle ou ne sera pas. C’est un peu lent mais de bonnes idées progressent.

Dans cette optique, je souhaite bonne chance à Corinne Lepage, qui s’est rapprochée d’Emmanuel Macron. Ce candidat a pour lui que les sondages, à ce jour, le placent comme le seul capable d’arriver au deuxième tour de l’élection présidentielle à part François Fillon et Marine Le Pen, si le vent tourne dans la bonne direction. Il a contre lui d’être un productiviste religieux et, entre autres, d’avoir promu les bus aux dépends du train. Si Corinne Lepage arrive à le faire évoluer un petit peu, ce sera sa part de colibri, on ne peut pas le regretter.

Charles Ribaut