Singularités

6 avril 2018,

d.r.

Par Ghislain Nicaise

J’ai enrichi récemment mon vocabulaire d’un mot que je connaissais vaguement mais que j’aurais été incapable d’utiliser dans une phrase sensée. Je l’ai entendu d’abord à propos de l’intelligence artificielle (IA). J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la question de l’IA sur le site du Sauvage mais sans utiliser ce mot de singularité. Dans certains textes la singularité sera ce moment critique où les algorithmes prendront conscience d’eux-mêmes, dans d’autres ce sera le moment où ils dépasseront l’intelligence humaine qui ne pourra plus les contrôler, ce qui n’est pas forcément le même moment. Selon Wikipedia, La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse que l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine. Les commentaires de divers experts sont très critiques à cet égard. Cependant, ce moment est considéré comme plausible et redoutable par des hommes comme Bill Gates ou Elon Musk pour ne citer qu’eux. Ces chefs d’entreprise sont devenus milliardaires par leur travail, ce qui peut être accepté comme une preuve de réalisme. À 62 et 47 ans, il est très probable qu’ils ne sont pas séniles. Rien dans leur biographie d’hommes célèbres n’indique qu’ils s’opposent idéologiquement à la croissance et au progrès industriel. Bon, Elon Musk voudrait envoyer un million d’humains sur Mars pour sauver l’espèce, qui ne serait plus en sécurité sur la Terre, certaines personnes peuvent estimer qu’il délire ou qu’il veut promouvoir son business de fusées spatiales, on peut aussi juger qu’il a seulement une vision écolo-pessimiste.
Et puis encore plus récemment j’apprends la mort d’un autre personnage célèbre, Stephen Hawking, et l’on reparle de singularité, cette fois à propos du Big Bang et des trous noirs. Selon Christophe Galfard dans le n° de La Recherche d’Avril 2018, une singularité est une région de notre Univers où toutes les grandeurs deviennent infinies (courbure de l’espace temps, température, densité, pression…). C’est un endroit où la relativité générale cesse d’être valable. Je ne suis pas équipé culturellement ou mentalement pour comprendre pleinement ce que cela veut dire mais j’en retire la conviction renforcée qu’il y a des évènements brutaux, des ruptures dans le déroulement de l’histoire, au sens large de ce mot. Cela me ramène à la notion de criticalité auto-organisée dont l’exposé par François Roddier m’a paru opaque jusqu’à ce que je puisse me la représenter par l’image du tas de sable : Un tas de sable peut être en équilibre (précaire) si on n’ajoute pas de sable. Par contre, si on ajoute du sable, même très lentement, le tas devient instable. Il présente des fluctuations de toutes tailles, des « avalanches ». le flux est dans ce cas un flux d’énergie apporté par le sable ajouté par en haut du tas. (…) L’auto-organisation est l’apparition spontanée d’une forme ou d’une structure qui ne résulte pas d’un programme codé comme un algorithme.
François Roddier utilise cette notion pour anticiper l’effondrement économique à venir et l’on revient à un peu de collapsologie. Il est très difficile à notre manière de penser de se préparer à des ruptures. Le bon sens veut que le futur soit de manière continue la prolongation du passé. C’est ce qui fait que les personnes âgées (j’en suis une), fortes de leur expérience, sont généralement peu réceptives à l’idée de révolution : toute leur vie, elles ont vu (ou cru voir) les mêmes causes donner les mêmes effets, pourquoi cela changerait-il ? Notre cerveau n’a pas été façonné par l’évolution pour apprécier facilement l’idée de singularité.
J’ai encore entendu il y a quelques semaines une personne responsable et « raisonnable » dire en substance : les humains ont toujours contrôlé les ordinateurs, pourquoi faudrait-il annoncer que les ordinateurs vont contrôler l’humain ?
G.N.