Les braves gens ne polluent pas ? (Lettre à Mathilde)

10 novembre 2018,

Chère Mathilde (1),

Je vous écris cette lettre ouverte parce que je crois que le mouvement de résistance du 17 novembre 2018 contre l’augmentation des carburants à la pompe est de fait une mise à l’épreuve des convictions écologiques défendues par le mouvement La France insoumise (LFI). Force est de constater un dérapage retentissant. Tout ce passe comme si les leaders de LFI, dont vous faites partie, n’étaient pas capables de résister aux sirènes d’un mouvement populiste de circonstance. On ne peut dissoudre le peuple certes mais il n’a pas toujours raison et votre (notre) responsabilité est parfois de lui dire ce que nous croyons être la vérité. Si vous faites déjà une entorse à la règle comment croire que vous appliquerez votre « règle verte » si vous parvenez au pouvoir ?

Le communiqué du groupe parlementaire LFI du 8 octobre dernier est très clair :

Le GIEC confirme : le changement climatique est commencé. Atteindre l’objectif de ne pas dépasser 1,5°C de réchauffement nécessite un changement complet de mode de production et de consommation. L’enjeu est bien la sauvegarde d’un écosystème compatible avec la survie de l’humanité. Notre « règle verte » est la réponse au défi. Macron reste le problème : des belles paroles et des actes à l’inverse. L’immobile champion de la Terre continue sa politique climaticide …Macron, Trump et les autres sont les fossoyeurs de l’intérêt général humain.

Comment ne pas voir la contradiction avec la récente prise de position de Jean-Luc Mélenchon (2) ?

Non seulement les réserves mondiales de pétrole ont atteint leur pic depuis quelques années mais il est de mieux en mieux admis que nous ne devons pas brûler ce qui reste si nous ne voulons pas griller avec la planète. Dans ce contexte, vis à vis du prix à la pompe il ne me semble y avoir que trois attitudes politiques possibles :

– nier ce consensus avec les climato-sceptiques et l’extrême droite, rejoindre la manifestation du 17 novembre

– se contenter de l’augmentation inéluctable du prix du carburant à la pompe avec la droite « raisonnable »

– avoir une position écologiste de gauche et militer pour aider les « ménages en situation de précarité énergétique, isolés ou habitant des zones mal desservies par les transports en commun  » selon vos termes Mathilde, pour les aider sans aider les riches, sans baisser les prix.

Vous avez l’air sincère en dénonçant l’écologie punitive pour les pauvres. Avez-vous pesé ces mots ? Avez-vous compris que l’utilisation de cette formule d’écologie punitive vous rangeait automatiquement parmi les écotartuffes que vous et vos camarades prétendez dénoncer ? J’ai du mal à le croire Mathilde: es-tu déjà corrompue par la démagogie ?

Il est difficile d’annoncer une réduction nécessaire et durable du pouvoir d’achat lorsque l’on doit passer aux mesures concrètes. La seule attitude cohérente est de mettre en première priorité la réduction des inégalités, pour rendre la décroissance supportable. Mais franchement, entre nous, la réduction des inégalités c’est votre domaine ou je me trompe ?

Un certain nombre de nos concitoyen-ne ont découvert récemment que le prix du carburant à la pompe était largement composé de taxes. Scandale ? Personne ne leur explique que la crise de 2008 partie des USA est en grande partie due au fait que les étatsunien-nes ne paient que des taxes très faibles sur le carburant. Les fluctuations du prix du baril se répercutent alors directement et fortement sur le budget des ménages. L’urbanisme étalé ayant pour conséquence qu’on ne peut ni travailler ni acheter à manger sans carburant, les ménages ont fait passer le plein du réservoir avant les traites de remboursement de leur maison et du coup ont secoué le système bancaire qui reposait sur ces prêts.

D’autres ont fait remarquer que lorsque les cours du baril baissaient (temporairement !) l’automobiliste français ne voyait pas de baisse à la pompe. Ayons le courage de dire que c’est très bien ainsi, qu’il faut nous désintoxiquer du pétrole, le plus rapidement possible : c’est une question de survie comme vous et vos camarades l’exposez si bien (3).

Ghislain Nicaise

(1) Mathilde Panot est députée de la France insoumise (LFI) et son intervention à l’Assemblée nationale sur le prix des carburants est visible sur internet.

(2)  « Le 17 novembre est une auto-organisation populaire dont je souhaite le succès. Il y a des fachos, mais il y en a partout. Il y a aussi beaucoup de “fâchés” qui ne sont pas “fachos”. Cette colère est juste, cette hausse détrousse les braves gens.  » JLM le 8 novembre

(3) La dette écologique, c’est cela le problème central. Eric Coquerel, député LFI