Aventures en permaculture-30, Lettre à Alain Baraton

1 décembre 2018,

Les principes de base

par Ghislain Nicaise

Cher Alain,

Depuis quinze ans que vous assurez une chronique sur France-Inter, chaque fois que je me lève assez tôt en fin de semaine, je vous écoute avec plaisir. J’ai souvent eu envie de réagir à ce que j’estimais être des erreurs, bien plus fréquentes à vos débuts, mais ma paresse et mon respect pour vos positions fermes contre les biocides m’en ont toujours dissuadé. Aujourd’hui (1er décembre 2018) vous sortez une série d’erreurs, bienvenue car elle me permet de faire à mon tour une chronique, le trentième épisode de mes « aventures en permaculture ».

À un auditeur qui vous demandait pourquoi vous ne parliez jamais de permaculture vous avez répondu : Je déteste ce mot. Bon, il est évident que je ne le déteste pas et que cela vaut peut-être la peine de clarifier nos divergences.

Vous ajoutez : Ça n’a pas de sens, c’est l’écologie naturelle, je n’aime pas l’idée pour se donner bonne conscience d’inventer des termes et cette phrase soulève la question de savoir si la permaculture apporte quelque chose de plus au corpus déjà consistant des connaissances sur la nature. Il est certain que la permaculture fait appel aux notions d’écologie scientifique. Elle se réfère aussi aux savoirs traditionnels parfois oubliés. On peut citer comme exemple la « terra preta » ou les « chinampas » (1). Ensuite (je vous cite) : c’est un mot, une technique, qui nous vient du Canada.

Là cher Alain vous auriez pu faire l’effort de taper le mot permaculture sur un moteur de recherche : l’expression de permaculture, et la mode qui va maintenant avec ce mot a été lancée d’Australie, plus exactement de Tasmanie, cette grande ile qui a peut-être un climat plus proche du climat européen que le Canada. Nous pouvons nous accorder sur le fait que l’origine géographique a peu d’importance dans la mesure où la permaculture a une prétention universelle. D’autre part, ce n’est pas une technique mais ce peut correspondre à une multitude de techniques dont la liste n’est pas limitative, en fait c’est plutôt une méthodologie, des principes éthiques, une manière de replacer l’espèce humaine dans un écosystème durable.

Quand vous ajoutez que c’est une manière d’entretenir son jardin au mieux en respectant l’environnement, les hommes et les animaux, inutile de qualifier ce qui est normal, vous ignorez l’essentiel d’une formation en permaculture qui est le « design ». Cela ne concerne pas que les jardins mais l’habitation, les flux d’eau, de lumière et d’énergie et la définition de zones autour de cette habitation (2). Ceci dit, lorsque j’ai commencé à cultiver un hectare en 2008 et (à la demande de Michel Courboulex) à rédiger ma chronique (Aventures en permaculture) qui paraissait alors dans la Gazette des Jardins, j’ai choisi ce titre sans intention de réaliser un design. Je souhaitais surtout afficher un peu d’humour avec la rime en « ure », dans l’esprit de la Gazette. J’étais loin des trois principes fondateurs : Care for the earth, Care for the people, Share the surplus (3). La rubrique que je consultais, de loin le plus souvent, dans Permaculture One (4) était la liste des plantes « permacoles » à la fin du livre (23 pages référencées comme Appendix B). J’ai plus tard suivi la formation du PDC (2) sous la houlette d’un remarquable professeur (Pascal Depienne), car je voulais pouvoir assister aux réunions internationales qui ont lieu tous les deux ans, au cas où il s’en tiendrait une pas trop loin. C’est de fait ce qui s’est passé avec la « Convergence » de 2015 près de Londres qui a été pour moi une expérience enrichissante et mémorable.

Dans la permaculture, ce qui m’intéressait le plus n’était pas la culture en général mais l’agriculture. Je ne me sens pas en rupture avec celles et ceux qui adoptent cette attitude réductrice. L’agriculture permanente était centrale au départ et reste pour moi la partie la plus innovante. J’ai assisté un jour, un peu perplexe, à une conférence d’un homme sympathique pour qui la permaculture était la culture sur buttes et j’ai un ami qui considère que la culture d’un potager sur sol vivant (sans labour ni pesticides) c’est l’essentiel de la permaculture.  Il est clair que la permaculture est bien plus que ces deux approches au demeurant très utiles.

En quoi la démarche agricole peut-elle être permacole et amener un supplément au bon sens « bio » ? Par exemple l’application du principe qui consiste à privilégier les dispositifs (ou les plantes) qui assurent plusieurs fonctions. Pour ne citer qu’une des bizarreries qui surprennent les visiteuses et visiteurs de mon jardin, ce principe m’a amené à planter des caraganiers (Caragana arborescens). Ces arbustes sont mellifères, fixateurs d’azote (ce sont des Fabacées) et portent en abondance des graines comestibles. Ils sont rustiques, faciles à trouver en pépinière car utilisés dans les jardins publics. Ils sont originaires de Sibérie et ont été souvent plantés par les colons européens lors de leur conquête de l’ouest américain. Les éléagnacées qui ont fait l’objet de ma précédente chronique sont un autre exemple de choix de plantation permacole. Dans un effort permacole, mon potager est bien plus désordre et comporte bien davantage de légumes pérennes qu’un potager bio standard.

La permaculture n’est cependant pas seulement le produit de la réflexion d’un ou même de deux australiens. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’exposer en 2010, tous les adeptes de la permaculture reconnaissent l’excellence dans cette approche de Masanobu Fukuoka. Fukuoka ne pouvait se référer à ce concept qui n’avait pas encore été formalisé et parlait seulement d’agriculture naturelle. Il a théorisé la non-taille des arbres fruitiers et, entre autres prouesses, réussi à faire produire sur le même champ deux récoltes de céréales par an sans jachère ni rotation, tout en enrichissant le sol. Un autre auteur qui faisait de la permaculture sans le savoir était Robert Hart, maintenant décédé, qui a créé au Royaume-Uni (Shropshire) le premier jardin-forêt en climat tempéré. Ce n’est pas par hasard que son héritier spirituel Martin Crawford, une star permacole qui a planté une impressionnante forêt nourricière dans le Devon, ne se réfère jamais explicitement à la permaculture mais à l’agroforesterie. D’autres par contre ont aussi réalisé des ensembles typiquement permacoles sans le savoir puis se sont plus tard réclamés de la permaculture, comme Sepp Holzer en Autriche ou les Cardon en Belgique. Si vous voulez bien vous reporter à la photo du jardin de Mouscron, vous admettrez qu’il a quelque chose de particulier, de plus, qu’un jardin bio comme les autres.

J’ai cru deviner qu’un groupe de pionniers français du jardinage naturel, Terre Vivante, qui a publié le périodique « Les Quatre Saisons du Jardinage » depuis 1980 (5) et réalisé le domaine de Raud, avait commencé par grommeler qu’ils n’avaient pas besoin d’utiliser le mot permaculture pour cultiver comme ils le faisaient depuis des décennies. Peut-être pour mieux communiquer avec leur public, ils ont été amenés par la suite à se réclamer de la permaculture et largement utiliser ce mot dans leur excellent magazine.

Non seulement plusieurs ouvrages concernant la permaculture sont maintenant disponibles en français mais des stages de formation sont organisés pratiquement toutes les semaines aux quatre coins, si je puis me permettre, de l’hexagone. Certains sont peut-être critiquables, d’autres m’ont paru excellents.

Alors Alain, vous êtes certain de vouloir détester ce mot ? Ne me dites pas que le trèfle permacole représenté sur l’illustration en début d’article est une évidence sans intérêt : ce n’en est pas une pour des milliers de jeunes qui se demandent comment affronter un avenir qui est annoncé plutôt sombre.

Bien cordialement

Ghislain

(1) La terra preta est une terre très fertile d’origine humaine, décrite en Amazonie ; elle a été élaborée à l’époque précolombienne entre -800 et 500. Plus de détails ici.

Les chinampas sont (étaient) en Amérique centrale des iles artificielles construites sur des lacs d’eau douce.

(2) La zone 1 est celle qui nécessite le plus de fréquentation humaine, la zone 5 est laissée complètement à la nature. La création d’une cartographie de ces zones est un exercice obligatoire à l’issue de la formation de 72 h du Permaculture Design Certificate (PDC), reconnue internationalement.

(3) Prendre soin des humains, Prendre soin de la planète, Partager l’excédent, voir la figure du trèfle permacole.

(4) Permaculture One. A perennial agriculture for human settlements. Par Bill Mollison et David Holmgren, 1982, a depuis été traduit en français. La notion d’agriculture permanente a rapidement été élargie à celle de culture permanente, probablement sous l’impulsion de David Holmgren

(5) Maintenant publié sous le titre « Les 4 saisons du jardin bio ».