Archive pour la catégorie ‘Courrier’

la réponse de Jacques Julliard

1 juillet 2010, Alain Hervé

Voir ci dessus la teneur de la lettre envoyée à Jacques Julliard

Cher Alain Hervé,

Comment vous répondre ? En essayant de m’analyser. D’abord, au risque de vous surprendre, je n’ai pas attendu l’écologie pour penser que le rapport à la nature est faussé depuis longtemps, à cause du caractère systématique de la pensée occidentale, sous l’influence de ses trois principaux vecteurs : christianisme, libéralisme, marxisme. Tous trois ont fait de l’homme le maître et le possesseur de la nature et ils ont eu raison. Je vous renvoie à la polémique de Voltaire avec Rousseau, et je suis du côté de Voltaire. « Quand on lit votre dernier livre contre le genre humain – je résume – il vous prend l’envie de marcher à quatre pattes », écrit Voltaire à Rousseau…

A la différence de vous, donc, je ne pense que l’homme soit purement et simplement une composante – fût-ce la plus élevée – du système de la nature. Du reste, après tout e que vous m’écrivez, comment osez-vous vous réclamer de l’humanisme ? L’humanisme, mon cher Hervé, c’est l’anti-nature !

Seulement – et voilà pourquoi je parlais de rapport faussé – la pensée christo-marxiste a oublié que si l’homme était un au-delà de la nature, il y a aussi un ça qui en fait partie. Je ne partage pas, par exemple, le mépris cartésien es animaux, qui fut souvent – pas toujours, voyez saint François – celui de notre civilisation chrétienne. Je pense que l’homme est plus que l’homme, sinon, il ne serait pas l’homme. Mais l’homme est tout entier culture et tout entier nature. Je pense cela depuis toujours. Mais je me méfie terriblement de toute philosophie naturelle.. Non, je ne traite pas les écolos de nazis. Vous m’avez mal lu. Mais je sais qu’à s’enfermer dans une philosophie naturelle, nous n’aurons un jour plus aucun argument contre le nazisme.

Nous sommes les fils du progrès et le progrès n’est pas une chose naturelle. Le XVIIIe siècle, qui était le siècle de la nature, n’a pu contrairement à ce que l’on croit, inventer le progrès. Il a fallu Condorcet, à sa toute fin, pour commencer à y penser.

Oui, je crois à la suprématie de la culture sur la nature. Je crois que la culture est capable – c’est le défi écologiste d’aujourd’hui – de revenir au respect de la nature. Mais je ne crois pas la nature capable, à elle seule, d’inventer la culture.

Voilà. Le naturisme est la pire des religions de salut. Telle est ma conviction. C’est une religion naturelle, c’est-à-dire une démarche qui cumule les impasses de la religions avec l’immobilisme stupide de la nature brute. Pour moi, le monde n’est pas illusion, il est allusion comme a dit un grand poète. »

Jacques Julliard

Suppression de la taxe carbone

12 avril 2010, Ghislain Nicaise

Jean-Marc Jancovici a publié sur le site du journal Les Echos un article à ne pas manquer

L’article est concis, clair, pédagogique comme pratiquement tout ce que publie l’auteur. Inutile de le résumer, il faut tout lire, c’est vite lu, ça frappe. Comme souvent lorsque je lis un article de ce consultant froid et brillant, je voudrais l’avoir écrit. Vous ne perdrez jamais votre temps en consultant son site.

JMJ n’a qu’un défaut il est pro-nucléaire. Ce peut être aussi un avantage car cela lui donne une audience auprès d’élites techniciennes qui ne voient les écologistes que comme des doux rêveurs ou des rouges à peine camouflés sous leur écorce verte. Il suffit de voir à ce sujet les commentaires de l’article cité ci-dessus.

Ghislain Nicaise

Cher Jacques Julliard

10 février 2010, Alain Hervé

J’ai lu avec consternation votre chronique du numéro spécial écologie du Nouvel Observateur de décembre dernier: Non à la déesse Nature !

Je vois à quel point le malentendu est profond. Vous nous traitez de nazis, de fascistes. Cette outrance m’étonne de la part d’un analyste aussi perspicace que vous. Je suis vos propos depuis des années et en général j’y souscris. Allons au fait. Je crois que l’écologie dite profonde ne correspond pas tant aux propos assez flous d’Arne Naess qu’à des réflexions exprimées en général par des anglo-saxons dans les années 60, 70.  Ce sont aussi bien des américains que des anglais. (En France Ellul, Charbonier, Rougemont, Dumont… ont participé.)

La notion essentielle est celle exprimée par David Brower, d’après un poème de Robinson Jeffers, pour les Friends of the Earth américains lorsqu’il les a créés à San Francisco en 1969 : Not man apart. « L’homme n’est pas à part ».

Les découvertes de la science moderne depuis Lamarck et Darwin, nous ont fait comprendre que nous ne sommes pas les enfants privilégiés d’un Dieu, mais seulement le produit d’une évolution hasardeuse. Nous sommes une des manifestations bizarres du phénomène de la vie. Nous sommes aussi détenteurs d’une étonnante capacité : la conscience. Nos talents particuliers nous ont valu de survivre parmi les autres animaux malgré nos faiblesses, de proliférer ensuite, puis de dominer presque toutes les autres espèces vivantes.

Il semble flagrant que nous avons mal maîtrisé l’histoire de notre espèce. Nous sommes devenus de redoutables prédateurs. Transformateurs, puis destructeurs nous avons éradiqué des milliers de formes de vie. Enfin, nous sommes devenus les prédateurs de notre propre espèce. Le hachoir à viande humaine et à vie sous toutes ses formes, que nous avons fait fonctionner au cours des guerres et au delà, est devenu de plus en plus performant. Il est malheureusement exemplaire des capacités de notre espèce.

Quelle perspective humaniste sommes nous autorisés à proposer aujourd’hui? Ce n’est pas la grotesque société de consommation célébrée dans les soi disant « trente glorieuses » qui peut constituer un modèle. Sa trinité fondatrice: publicité, gaspillage, pollution est mortifère. Une prospérité fondée sur les ventes d’armes, de centrales nucléaires, d’avions et d’automobiles est totalement illusoire.

L’écologie telle qu’elle se manifeste depuis quarante à cinquante ans me semble proposer la seule perspective humaniste contemporaine.

Elle donne à l’homme le rôle de guide responsable de l’aventure du vivant.

Nous en avons la capacité technique, qui progresse sans cesse. Il ne nous manque que la maîtrise. La volonté de nous y engager.

Oui il s’agit d’un complet retournement. La prolifération des humains, la raréfaction des ressources, l’empoisonnement de la nature  ne nous laissent pas d’autre choix. Nous sommes contraints à devenir écologistes. Nous devons revoir l’idéologie du développement et de la croissance indéfinie. Nous devons inventer  et nous n’en avons pas le choix, d’autres relations avec la biosphère.

Est que la démocratie est capable de gérer cette mutation ? Je n’en sais rien. Je crains que ses habitudes de gestion démagogiques ne l’y prédisposent pas. La menace de dictatures vertes au nom du bien commun et de la survie est bien réelle et imminente.

Nous devons tout faire pour l’éviter. Ce n’est pas en proposant une écologie factice telle que nous la vivons actuellement que nous y parviendrons. Ce n’est plus en peignant en vert les camions diésels qui ramassent nos ordures pléthoriques que nous y parviendrons.

Notre avenir est de nous mettre à la hauteur de nos responsabilités. Nous avons à inventer une nouvelle philosophie. Ce n’est pas simple. C’est urgent.

Comme l’a ironisé Pierre Dac : « le chainon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous ». `

J’ai créé et dirigé pendant neuf ans Le Sauvage sous l’aile du Nouvel Observateur en tentant d’apporter des éléments pour formuler une nouvelle culture. Il s’agissait de conjuguer comme vous le dites : le donné-la nature et le construit-la culture, non pas de continuer à les opposer.

Nous avons rencontré dès le début, sauf avec Bosquet/Gorz et Morin une sourde opposition de l’équipe du NO.  Je vois que le vieil antagonisme persiste. La vieille rancune de ceux qui s’estiment les seuls propriétaires et directeurs de conscience de l’électorat de gauche reste intacte.

Le gommage dans votre numéro écologie piloté par Cohn Bendit de l’aventure de dix ans du Sauvage qui avait commencé par le spécial N.O. « La Dernière chance de la Terre » en 1973, n’est pas fortuit.

Ce genre d’oubli fait fâcheusement penser aux gommages des personnages indésirables dans les photos de l’époque stalinienne.

Le déni de l’écologie est une vielle histoire dans la presse et la politique.

Mais nous en arrivons une nouvelle donne. Ce n’est plus l’écologie qui court en vain derrière la politique. C’est la politique qui désormais court derrière l’écologie.

Mauvais moment pour le N.O. de prétendre oublier son histoire et son rôle de pionnier dans ce domaine.

J’espère que nous puissions entamer un dialogue constructif entre écologistes et « penseurs de gauche » dont vous me semblez être un remarquable représentant.

Et avec mes amitiés.

Alain HERVE

Fondateur des Amis de la Terre et du Sauvage

Lettre à Jacques Julliard

28 décembre 2009, Ghislain Nicaise

Cher Monsieur Julliard,

Ce message est une réaction à votre article du Nouvel Observateur daté du 3 au 9 décembre.

En formulant l’alternative entre  »deux pentes différentes et même opposées de la pensée : l’une est fondée sur le droit de l’homme à un environnement naturel de qualité; la seconde, sur le droit de la nature à être respectée par l’homme » vous avez biaisé d’emblée le vrai débat entre les deux pentes de pensée qui se présentent. En effet : qui ne pourrait souscrire à « un environnement naturel de qualité « et bien entendu pour le lecteur instruit et humaniste du Nouvel Obs « le droit de la nature » semble dérisoire, voire inquiétant.

En saluant les écrits de Luc Ferry, qui amalgament allègrement écologistes et nazis, vous vous faites insulte à vous-même et vous mettez d’emblée le débat au niveau du point Godwin.

Le choix me semble devoir se faire effectivement entre deux pentes, mais que l’on pourrait reformuler ainsi : l’une est fondée sur la conviction qu’en développant les techniques appropriées le modèle de civilisation occidental pourra être étendu à l’ensemble de l’humanité et aux 9 milliards que nous devrions être en 2050, l’autre que les réalités physiques, les « limites de la croissance » (Club de Rome) ne nous laissent le choix qu’entre une décroissance maitrisée et une décroissance subie.

Ou nous adoptons l’attitude quelque peu religieuse qui consiste à nous en remettre aux savants et aux entrepreneurs pour maintenir le statu quo ante, ou nous prenons la mesure des bouleversements qui sont en train de se développer et nous prenons pour objectif premier de conserver la démocratie et la solidarité, singulièrement menacées dans cette perspective.

La défense de la nature et le combat pour la sobriété ne sont ni la défense de la planète, qui nous survivra, ni la défense de l’humanité, dont il restera des représentants, c’est la défense de la civilisation. Tous les écocides du passé ont entraîné un effondrement de la population et des cultures qui les ont mis en oeuvre. Si comme je crois vous avez entendu parler de l’essai de Jared Diamond « Collapse » vous voyez ce que je veux dire. La nouveauté est que l’écocide en cours est mondial et d’une ampleur sans précédent.

J’ai été frappé par la convergence de vue entre votre article et celui de Denis Olivennes dans le même numéro, qui comme vous mais plus brièvement diabolise une écologie « archaïque » qui « divinise la nature et satanise l’homme ». La mention du « troisième enfant » laisse deviner une allusion à une déclaration récente (aussitôt déformée par plusieurs media) du député de Paris Yves Cochet. Je le connais assez pour pouvoir affirmer qu’il n’est ni religieux, ni puritain, ni sévère. Il a le tort de mettre le doigt sur des réalités qui dérangent. La même analyse de la décroissance inévitable du PIB se retrouve chez un consultant en énergie, pronucléaire au demeurant, Jean-Marc Jancovici.

Ce n’est pas en exorcisant ceux qui ont le courage et la lucidité d’affronter la réalité que vous défendrez les valeurs humanistes et le désir de rationalité que j’en suis certain vous et moi partageons.

Ghislain NICAISE