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Comment les chiens nous font de l’oeil

17 avril 2015,

080101.ML.Lulu.redpar Ghislain Nicaise

Une équipe de recherche japonaise a publié récemment dans le prestigieux journal Science que lorsqu’un humain regarde un chien dans les yeux, il y a sécrétion d’une bouffée d’ocytocine de part et d’autre. Cet échange, cette gratification réciproque, résulterait d’une co-évolution entre l’homme et le chien, ça ne marche pas avec le loup, qui est l’ancêtre sauvage du chien. Des loups mutants, au cours de la probablement longue et ancienne histoire de leur domestication, ont trouvé le moyen de détourner un comportement qui est normalement strictement réservé à la communication privée au sein d’une espèce.

L’ocytocine est une hormone sécrétée par le système nerveux, elle joue un rôle dans plusieurs étapes de la reproduction des mammifères en général, et des humains en particulier : l’accouchement, l’excrétion de lait au cours de la tétée, la formation du lien entre mère et enfant, le plaisir d’un câlin et même l’orgasme. Contrairement à la majorité des hormones, sa production dans le milieu intérieur n’est pas régulée par une diminution de la sécrétion, elle a plutôt tendance à s’emballer en rétroaction positive, favorisant un flash.

L’échange de regards entre mère et enfant ou entre partenaires sexuels (« faire de l’oeil ») provoque une sécrétion d’ocytocine des deux côtés, ceci était bien documenté, mais à l’intérieur de la même espèce : l’originalité du travail de l’équipe japonaise serait surtout d’avoir montré que cette communication pouvait franchir la barrière de l’espèce. Moi qui préfère les chats aux chiens, j’ai fait une recherche rapide avec oxytocin et cats et j’ai trouvé qu’apparemment l’action de caresser un chat provoque une sécrétion d’ocytocine chez l’humain comme chez le félin. Comme quoi, il est toujours difficile pour des chercheurs de trouver quelque chose de totalement nouveau.

Le code des corps

30 mars 2011,

reprint Le Sauvage n° 25, janvier 1976


Mon regard et ton regard, mes gestes et tes gestes, la distance qui me sépare de toi obéissent à des règles de savoir-vivre invisibles que les anthropologues nous révèlent.

par Monique Sobieski

Un sourire en coin, une gueule de travers, une voix blanche, un front rouge de colère, des ongles rongés, des mains moites, des cheveux dressés sur la tête et la chair de poule… Non, ce n’est pas un inventaire à la Prévert, seulement quelques signes bien connus grâce auxquels notre corps s’exprime, et parfois nous trahit.

Dans ce langage silencieux, le regard joue l’un des principaux rôles. Le fait de le dérober aux autres est lourdement significatif. Si un conducteur désire passer avant un piéton, il essaiera de ne pas croiser son regard, le maintenant ainsi dans l’hésitation. Lorsque les circonstances — un métro bondé ou un ascenseur par exemple — rapprochent des inconnus, chacun fuit le regard de l’autre, ce qui permet en quelque sorte de l’éloigner. Et de rompre toute possibilité de communication. Le sociologue Erving Goffman décrit dans son livre la Mise en scène de la vie quotidienne une situation analogue. « Dans les urinoirs publics, les hommes se trouvent très près les uns des autres dans des cas où il leur faut s’exhiber pendant un certain temps, écrit-il. Mais les regards y sont d’une prudence extrême afin de ne pas violer l’intimité d’autrui plus qu’il n’est nécessaire. » En fait, le regard est détourné chaque fois qu’il pourrait être interprété comme une manifestation d’intérêt illégitime : « Lorsqu’un homme croise dans la campagne une ou plusieurs inconnues non accompagnées, il doit les saluer mais sans fixer les yeux sur elles », affirmait la baronne Staff en 1927 dans ses Règles du savoir-vivre dans la société moderne. Et elle ajoutait : « Une personne qui quête ne doit jamais regarder dans la bourse qu’elle tend au moment où les gens y déposent leur offrande. Ses yeux se porteront un peu plus haut. Agir différemment serait tout à fait contraire à la politesse. On aurait l’air de contrôler le don, et cela pourrait gêner les gens. »

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