Archive pour mars 2011

Les abeilles

31 mars 2011,

reprint Le Sauvage trimestriel, n° 20, avril 1975

Jean-Louis Hue

Ce n’est pas la société communautaire et socialiste que l’on croyait mais une société de profit et de rendement

Leur langage reste indéchiffrable

L’herbe était jaune, les rhododendrons, bleus, et les pâquerettes, vertes. Assis au milieu d’un champ, le professeur américain Thomas Eisner, de l’université de Cornell, regardait les couleurs de l’univers avec les yeux d’une abeille. Grâce à une caméra TV qui enregistrait, à la manière de l’insecte, les rayons ultraviolets. Chaque fleur lançait des reflets éclatants et la nature se transformait en un étonnant light-show. Thomas Eisner s’extasia : il découvrait soudain deux fois plus d’espèces florales qu’il n’en avait repérées auparavant.

L’abeille n’est plus l’insecte favori des professeurs de morale. Ses vertus sentent désormais le frelaté : on l’imaginait chaste, généreuse et travailleuse. Un boy-scout ailé. Mais aujourd’hui, les scientifiques découvrent que le comportement de l’insecte n’est comparable à aucun mécanisme humain. L’anthropomorphisme a vécu. L’abeille a perdu sa complaisance.

(suite…)

Bienvenue mister Chance

31 mars 2011,

En revoyant ce film chef d’oeuvre de Hal Ashby qui date de 1980, on se demande si nos sociétés absurdes ne devraient pas être gouvernées par des jardiniers naïfs plutôt que par des diplômés de l’Ecole d’Administration.

Peter Sellers est admirable dans son rôle d’innocent propulsé vers les plus hautes sphères du pouvoir.

A voir pour méditer sur la destinée des entreprises humaines… et en rire, car c’est aussi un film comique de la meilleure qualité.

Christophe Chelten

Le code des corps

30 mars 2011,

reprint Le Sauvage n° 25, janvier 1976


Mon regard et ton regard, mes gestes et tes gestes, la distance qui me sépare de toi obéissent à des règles de savoir-vivre invisibles que les anthropologues nous révèlent.

par Monique Sobieski

Un sourire en coin, une gueule de travers, une voix blanche, un front rouge de colère, des ongles rongés, des mains moites, des cheveux dressés sur la tête et la chair de poule… Non, ce n’est pas un inventaire à la Prévert, seulement quelques signes bien connus grâce auxquels notre corps s’exprime, et parfois nous trahit.

Dans ce langage silencieux, le regard joue l’un des principaux rôles. Le fait de le dérober aux autres est lourdement significatif. Si un conducteur désire passer avant un piéton, il essaiera de ne pas croiser son regard, le maintenant ainsi dans l’hésitation. Lorsque les circonstances — un métro bondé ou un ascenseur par exemple — rapprochent des inconnus, chacun fuit le regard de l’autre, ce qui permet en quelque sorte de l’éloigner. Et de rompre toute possibilité de communication. Le sociologue Erving Goffman décrit dans son livre la Mise en scène de la vie quotidienne une situation analogue. « Dans les urinoirs publics, les hommes se trouvent très près les uns des autres dans des cas où il leur faut s’exhiber pendant un certain temps, écrit-il. Mais les regards y sont d’une prudence extrême afin de ne pas violer l’intimité d’autrui plus qu’il n’est nécessaire. » En fait, le regard est détourné chaque fois qu’il pourrait être interprété comme une manifestation d’intérêt illégitime : « Lorsqu’un homme croise dans la campagne une ou plusieurs inconnues non accompagnées, il doit les saluer mais sans fixer les yeux sur elles », affirmait la baronne Staff en 1927 dans ses Règles du savoir-vivre dans la société moderne. Et elle ajoutait : « Une personne qui quête ne doit jamais regarder dans la bourse qu’elle tend au moment où les gens y déposent leur offrande. Ses yeux se porteront un peu plus haut. Agir différemment serait tout à fait contraire à la politesse. On aurait l’air de contrôler le don, et cela pourrait gêner les gens. »

(suite…)

Du plutonium dans une passoire

30 mars 2011,

Le Sauvage, septembre 1977

Les géologues ne peuvent garantir la sécurité du stockage des déchets nucléaires. Autrement dit, la terre n’est pas un bon cimetière, c’est plutôt une passoire d’où s’échapperont, tôt ou tard, des éléments radioactifs. Telle est la conclusion d’une étude parue dans la revue américaine Science, dont voici un résumé. Le problème est d’autant plus d’actualité en 2011.

Par Yves Lenoir

L’étude a été réalisée par M. G. de Marsily, directeur du centre d’information géologique de l’école nationale supérieure des mines de Paris, E. Ledoux, centre d’informatique géologique, J. Margat, service géologique national, bureau de recherches géologiques et minières.

On se propose donc de discuter le confinement des radionucléides toxiques de longues demi-vies, essentiellement l’iode 129 (16 millions d’années), le neptunium 237 (2,13 millions d’années) et le plutonium 239 (24 400 ans). En l’état actuel des techniques disponibles ou en cours de mise au point, ils devraient se trouver inclus dans les déchets de haute activité provenant du retraitement du combustible usé des réacteurs nucléaires.

(suite…)

Exultate 131

30 mars 2011,

Tout fichait le camp, le césium 137, les emplois, les oies sauvages, les abeilles, le latin, la dette publique, le kilowatt/heure, le café, la couche d’ozone….
Georges avait alors des joies subites, des exultations océaniques, des jubilations explosives, il célébrait la Création, le mouvement des nuages, la respiration des marées, la Danse de la Vie…
Peut-être que l’iode 131 venu de la mer l’excite un brin…

Tous les hommes puent sauf le petit Jésus

24 mars 2011,

Le Sauvage n° 25, janvier 1976

Le corps inaccepté et méprisé, c’est d’abord celui des odeurs. La peur éprouvée envers notre propre corps s’exprime d’abord par le refus des odeurs des autres.

par Jacques Brosse*

La proscription de toute odeur charnelle est devenue, au cours des dernières années, de plus en plus intransigeante. On peut en juger par la quantité des annonces publicitaires qui s’y réfèrent, principalement dans la presse féminine, excellent baromètre des mœurs contemporaines. À des fins commerciales, ces publicités renforcent la honte, la rendent quasiment obsessionnelle, mais elles ne la créent pas ; leur outrance même montre à quel point nous sommes ici vulnérables : que de fiançailles rompues, que de solitudes désespérées, et même que de carrières brisées, à cause d’une haleine un peu forte ou d’un fumet insistant. Fort opportunément pour les réprouvés, qui sont légion, une industrie avisée lutte contre cette malchance en les pourvoyant de toute une gamme de déodorants d’une efficacité garantie, mais inévitablement nocive, puisqu’ils font obstacle à une élimination épidermique indispensable au bon fonctionnement de l’organisme. L’invention de ces produits miracles, le nom même de déodorant sont très récents — à peine une génération ; leur succès souligne la démocratisation d’un idéal, autrefois fort restreint et qui ne semble guère remonter au-delà de l’ère victorienne : un homme bien élevé ne sent rien, une femme comme il faut ne doit utiliser de parfum qu’avec la plus extrême discrétion, si elle ne veut point passer pour une femme de « mauvaise vie ». (suite…)

Climate Change: Our Dilemma

24 mars 2011,

by Edwin S. Matthews

Texte d’une conférence prononcée en 1971 à la Maison de la Chimie.

The threat of a calamitous change in the Earth’s climate is upon us; it does not depend on who you talk to.  The overwhelming scientific consensus warns us that, largely due to our burning of fossil fuels, the Earth’s climate has already begun measurably to change and promises to change vastly in this century.[1]

Fossil fuels include oil, coal and natural gas and are nothing more than carbon stored from sunlight millions of years ago. When burned, the imprisoned carbon combines with oxygen to produce CO2 which, as it is released to the atmosphere, forms a sort of blanket over the Earth that keeps heat from escaping into space.

Since the industrial revolution began in the early 19th Century the CO2 content in our atmosphere has nearly doubled (from about 275 parts per million to about 390 ppm). This increase has been accelerating. Since 2000 the growth rate in CO2 emissions has nearly tripled over the previous decade.    If we continue in our present habits, scientists predict that a point will be reached — nicely termed the “tipping point” — when the planet’s warming will be irreversible and dramatically accelerate.

Although for the time being the change in our climate may be only barely noticeable in Northwest Connecticut, the planet is facing a calamity of huge proportions.  Warming of the Earth will mean not just unbearably hot temperatures; it will upset our ecosystems, redistribute rainfall and cause more violent storms.  We will see our sugar maples; hemlocks and other native plants disappear.  Food supplies will be interrupted; food will be much more expensive and millions will go hungry. As the oceans absorb more CO2 and become more acidic, marine life, on which humans and marine life depends for food, will die. Melting ice will raise all oceans and inundate large areas – wiping out some entire countries.    Hundreds of millions of people and other creatures will flee flooding and expanding deserts; conflicts over shrinking habitat and resources will ensnare us all.  There will be many other consequences we cannot predict. (suite…)

La grande oubliée, la grande irradiée ?

24 mars 2011,

Par Hugo Verlomme

Pendant la catastrophe de Fukushima on a souvent entendu des commentateurs dire des phrases telles que : « On apprend avec soulagement que les vents poussent le nuage radioactif vers la mer ». Bien sûr, la priorité absolue reste  toujours d’épargner les vies humaines. Mais faut-il pour autant se réjouir de voir partir ces particules radioactives sur l’océan Pacifique ? D’autant que des milliers de mètres cubes d’eau de mer sont pompées dans l’océan pour refroidir les réacteurs et que cette eau contaminée repart d’où elle est venue… Mais voilà, dans la mer tout se perd, se dilue, puisque tout circule.

Aux yeux du public, la mer est souvent considérée comme une vaste étendue déserte. Pour certains, elle est d’ailleurs une poubelle bien pratique : tout déchet immergé disparaît instantanément, loin des yeux et des caméras. Pas vu, pas pris. L’océan est un milieu idéal pour les pollueurs : sans limites ni témoins.

Interrogées par Najmedin Meshkati, expert en nucléaire et environnement de la University of Southern California s’inquiétant du devenir de ces eaux radioactives, les autorités japonaises ont reconnu que ces eaux utilisées pour le refroidissement s’écoulaient directement dans la mer, mais elles ont également décrété que – bien entendu –  les taux de radioactivité ne présentaient aucun danger. Nous savons pourtant que nous nous trouvons face à une catastrophe majeure, puisque la radioactivité dépasse déjà largement les zones officielles. L’eau de Tokyo a été contaminée, de même que des légumes cultivés hors de la zone recommandée par ces mêmes autorités. Comme pour Tchernobyl, tout est fait pour minimiser la vérité, voire la déguiser, de façon sans doute à ne pas ajouter la panique, voire la révolte, à la catastrophe en cours. (suite…)

La tisane de romarin interdite par l’Union Européenne

23 mars 2011,

Par Hadrien Gens

La directive de l’union européenne THMPD (Traditional Herbal Medicinal Products Directive), alias 2004/24/EC, devrait entrer en vigueur le 30 avril 2011. Cette directive imposera une agrémentation pour la vente des plantes médicinales, c’est-à-dire par exemple pour le romarin en tisane ou l’ail en gélule. Cette procédure d’agrémentation implique en fait de prouver « de manière scientifique » les vertus de la plante avec rapports d’ « experts », dossiers couteux et résultats de testes physico-chimiques, (micro)biologiques, pharmaceutiques et toxicologiques à l’appui. Si l’on en croit l’ANH (Alliance for Natural Health), il a par exemple été possible en deux ans et avec des dizaines d’experts de prouver les vertus antispasmodique, digestive et expectorante des graines de fenouil commun, et cela serait bien sûr impossible pour l’ensemble des plantes dont les vertus n’ont par ailleurs pas besoin d’être « scientifiquement prouvées » : elles sont expérimentées de manière pratique depuis des milliers d’années. Cette directive draconienne rend l’obtention de l’agrémentation très difficile : 95% d’avis négatifs émis de la part de l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) en décembre 2010.

Graines de fenouil

Cette directive est l’occasion de s’interroger de manière plus générale sur le droit pour le malade de choisir son traitement, sur le droit de choisir entre une médecine naturelle et traditionnelle et une médecine dépendante des lobbies pharmaceutiques à un moment où l’on remet plus que jamais les médicaments chimiques en cause. Car c’est bien de l’opposition chimique-naturel dont il s’agit. Bien sûr, chimiquement, telle molécule naturelle vaut telle autre de synthèse : c’est la même formule chimique, les mêmes atomes, les mêmes liaisons etc., et le naturel comme le chimique peuvent être dangereux ou bénéfiques. Mais là où l’opposition naturel-chimique reste pertinente, c’est que le naturel est connu et expérimenté depuis des milliers d’années, qu’il est l’objet d’un savoir faire traditionnel. Que savait-on, en revanche, du Vioxx, de l’Avandia, du Mediator au moment de les commercialiser ? Ce qui est remis en cause par cette directive absolument scandaleuse, c’est la possibilité d’avoir une alternative entre un produit sûr, connu et utilisé depuis des générations, et un médicament comme le Roaccutane prescrit pour traiter des acnés graves et retiré du marché en 2008 – l’Agence  française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) estimant que 25 à 27 cas de suicides d’adolescents, entre 1986 et 2009, seraient liés à la prise de ce médicament. Ce médicament est malgré tout toujours en vente sous forme de génériques… Sans remettre en cause les bienfaits de nombreux médicaments créés artificiellement, il faut se demander si l’agrémentation draconienne des herbes médicinales traditionnelles est bien la solution, et si elle n’empêcherait pas simplement que le malade puisse choisir.

Pourra-t-on continuer d’utiliser du purin d’ortie, de la prêle des champs, ou des queues de cerises ? Sera-t-on obliger de prendre des médicaments dont on ne connait absolument rien et dont on ne sait pas s’ils nuiront à notre santé ou à celle de nos enfants ? Notre savoir-faire médical traditionnel, comme la possibilité de choisir la médecine traditionnelle chinoise, indienne ou amérindienne en Europe seraient-il menacés ? Comment ne pas penser aux procès impliquant Kokopelli ?

L’association ANH (Alliance for Natural Health), dont le statut n’est par ailleurs pas absolument clair, a posé un recours devant les tribunaux et fait circuler une pétition dont le nombre de signature ne fait qu’augmenter.