Jésus à table (2) Les figues

24 août 2017,

Suite des érudites bonnes feuilles d’un livre à paraître à la rentrée aux éditions du Petit bout de la lorgnette. (à suivre)

par Gabriel Peynichou

  Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc, chapitre 13, versets 6 à 9

Il leur disait encore la parabole que voici :   «Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher des fruits et n’en trouva pas. Il dit alors au vigneron : Voilà trois ans que je viens chercher des fruits sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le ; pourquoi donc occupe-t-il la terre pour rien ? Mais celui-ci, répondant, lui dit : Maître, laisse-le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir. Sinon, certes, tu le couperas. »

Ce que le Christ, dans l’hypothèse où il serait le fils de Dieu, avait oublié, c’est que le figuier qu’il utilise ici comme une métaphore d’Israël avait joué bien longtemps avant, un rôle symbolique encore plus important pour les peuples du Livre.

GENESE 3 -1-5

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que l’Éternel Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ?

La femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin.

Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez.  

Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez point.

Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.

La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea.  

Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures.  

Alors ils entendirent la voix de l’Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l’homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l’Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin.

Mais l’Éternel Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ?  

Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.

Et l’Éternel Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?  

L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.  

Et l’Éternel Dieu dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela? La femme répondit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé.

L’éternel Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.  

Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.

Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.  

Il dit à l’homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre : Tu n’en mangeras point! Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie.

Il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs.

C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

Outre le fait que le dieu des monothéistes est un peu soupe au lait, ce texte nous apprend des choses capitales sur l’histoire de l’humanité. D’abord, même si la tradition parle de pommier pour l’arbre de la connaissance, il semblerait que la référence à cet arbre fruitier soit liée à une traduction du bas latin, pomum qui signifie “fruit”, d’où le quiproquo. En revanche, après la faute, Adam et Ève « ayant cousu des feuilles de figuier, s’en firent des ceintures ».

De nouveau, laissons-nous aller à l’exercice périlleux des déductions. Adam et Ève auraient simplement utilisé les feuilles de l’arbre le plus proche, celui dont ils venaient de consommer les fruits, pour s’en fabriquer des jupettes. Je ne suis pas le seul à envisager cette hypothèse, Rashi, le célèbre rabbin de Troyes qui vécut vers la fin du XIe siècle, connu pour ses commentaires sur la Bible, envisage lui aussi cette éventualité.

Ainsi le fruit défendu serait très probablement une figue. Il existe deux arguments confortant cette hypothèse qui ne sont pas nécessairement contradictoires.

Un premier pour ceux qui pensent que l’amour est enfant d’Italie plutôt que de Bohême. En italien figa peut désigner le sexe féminin.

L’autre plus savant. Parmi les causes qui m’ont fait remettre en question mon intégrisme marxiste figure le livre d’anthropologie politique: « Âge de pierre, âge d’abondance » de Marshall Sahlins (Paris Gallimard, 1978). L’auteur nous expose les raisons pour lesquelles il pense que le passage du paléolithique au néolithique s’est produit dans un environnement économique prospère.

Ces conditions favorables sont loin des descriptions misérabilistes qui étaient d’usage auparavant quand l’on parlait du paléolithique. Marshall Sahlins se fonde sur des observations concernant des populations ayant encore ce mode de vie aujourd’hui. Il développe l’idée que les sources alimentaires étaient en quantité suffisante pour qu’il ne soit pas nécessaire de se déplacer continuellement pour suivre les troupeaux d’animaux ou découvrir de nouveaux territoires propices à la cueillette.

Ces établissements humains inscrits dans la durée ont très probablement permis à ceux qui vivaient là de comprendre et de reproduire le cycle de germination des céréales sauvages, consommées par nos chasseurs cueilleurs.

Rappelons que la gnose marxiste considère en revanche que c’est la nécessité liée à l’augmentation de la population qui a poussé l’homme à cultiver. Nous savons maintenant, grâce à la mise à jour d’établissements humains antérieurs à l’invention de l’agriculture, que des regroupements ont existé dans un environnement d’autosuffisance alimentaire.

On a parfois appelé ”civilisation des greniers” ce type d’établissements puisqu’il s’agissait d’économies fondées en partie sur la conservation des aliments.

Et le figuier dans tout cela, notre éventuel arbre de la connaissance, quel secret a-t-il donné à notre grandmère à tous ?

La figue se sèche, et ainsi elle se conserve. La civilisation des greniers pratiquait le stockage des aliments. Les modes de conservation dépendaient du savoir faire féminin essentiellement lié au séchage des produits de la cueillette de la chasse ou de la pêche. Il est très probable que la civilisation des greniers était un matriarcat. Ce sont des femmes qui avaient la clef des greniers et qui étaient responsables de leur gestion.

La déesse Ishtar, déesse mésopotamienne d’origine sémitique, vénérée chez les Akkadiens, Babyloniens et Assyriens, serait une survivance de ce temps. Göbekli Tepe, site archéologique datant de la fin du mésolithique, situé au sud-est de l’Anatolie, région de l’actuelle Turquie, montre que des humains disposaient, à une époque pré agricole, de moyens suffisants pour mettre en place un lieu de rassemblement et d’habitation.

Cela contredit l’hypothèse que seule l’agriculture aurait permis l’érection de constructions importantes. Göbekli Tepe est considéré comme étant un des lieux d’origine du petit épeautre, première céréale utilisée par l’homme.

Ainsi la genèse nous raconte sous une forme romancée, réécrite par des hommes, l’histoire de l’humanité. Ce sont très probablement des femmes qui ont permis le passage à l’agriculture et malheureusement pour elles, à une civilisation dominée par les hommes comme la Bible le dit explicitement. Voilà pourquoi grâce au figuier et aux cueilleuses-sécheuses nous gagnons notre pain à la sueur de notre front.

Revenons à table après ce préalable un peu long avec une recette de chasseur-cueilleur :

Figues des chasseurs cueilleurs

3 figues sèches par convive que l’on fourre avec 3 noisettes écrasées.   On dispose l’ensemble dans un plat que l’on enfourne après avoir auparavant versé une cuillerée à soupe de miel sur chaque figue, 10 minutes de cuisson et on sert.

Les voluptueux rajouteront une boule de glace à la vanille, mais ceci est une autre histoire.   Pendant que l’on mange ce dessert on laisse l’initiative de la conversation aux femmes présentes, dans l’hypothèse où ce ne serait pas déjà le cas et on porte un toast à la déesse Ishtar.

Pintade aux feuilles de figuiers

Comme il est dit dans la Genèse, le figuier a aussi des feuilles :

GENESE 3-7

”Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures”.

Plus adaptées pour ce genre d’usage que les feuilles de vigne, les feuilles de figuier sont comestibles et voici donc une recette pour les mettre en valeur :

il faut pour cela une pintade autrement appelée ”poule de Numidie” que l’on fera dorer dans une cocotte en fonte dans un mélange d’huile d’olive et de beurre.   Vous entourez la pintade ainsi revenue avec des feuilles de figuier que vous aurez lavées auparavant (même si vous ne les avez pas utilisées comme cache sexe).   On rajoute dans la cocotte du sel, du poivre et un demi verre d’eau, on ferme le couvercle, une heure environ à 180 ° au four et c’est cuit.   Je conseille pour aller avec, un plat d’épeautre cuite à l’eau.

Figatelli aux figues.

Enfin pour clore ce chapitre consacré à la figue, une recette corse.   Je suppose que vous avez toujours pensé que le ”Figatelli” était une sorte de spécialité corse à base de chair à saucisse et de figues ?   Eh bien pas du tout, le ”Figatelli” est une charcuterie dans laquelle on ajoute du foie de porc. La racine ”Figa” que nous retrouvons ici n’est pas due au hasard.   Les Romains, pour fabriquer leur foie gras, gavaient leurs oies, les fameuses oies du Capitole, avec des figues et ainsi Figa la figue a donné son nom à notre foie.   Comme quoi l’étymologie nous fait découvrir notre passé aussi sûrement que si l’on creusait le sol dans la région de Pompéi.   En souvenir de cet épisode de l’histoire de Rome où des oies ont sauvé la ville, vous pouvez servir en apéritif des tranches de Figatelli passées au four sur des demi-figues fraîches ou sèches suivant la saison.   Et si c’est la fête, remplacez le Figatelli par du foie gras.   Mais j’ai bien peur que tout cela nous éloigne de Jésus-Christ.