Les réseaux sociaux, promoteurs du populisme dans un monde désespéré.

28 juin 2024,

La montée de l’extrême-droite, de l’autoritarisme et du populisme, ne concerne pas seulement la France et l’Europe, mais le monde entier.

Les leaders populistes s’adressent à des catégories de population qui évoquent des sentiments d’abandon ou de déclassement face à d’autres catégories de population. Beaucoup se présentent comme anti-système, alors qu’ils sont en général les meilleurs supporters du capitalisme le plus dur. Mais peu importe leur manque de cohérence, peu importe leur éventuelle inculture, peu importe leur capacité politique ou leur capacité de gouvernement, il suffit que la société du spectacle les adopte pour qu’ils soient élus. Leur succès est d’abord un succès médiatique, plus qu’idéologique.

Étudiants Etats-Uniens au bureau de vote aux présidentielles de 2020 dans une université. La propagande jusque dans l’isoloir.

En effet, il est établi que la population est de moins en moins politisée par les canaux traditionnels que sont la presse, les médias traditionnels et les partis, canaux permettant le temps de la réflexion. Les réseaux sociaux les ont remplacés, avec leur instantanéité et leur absence d’analyse, bien qu’intégrant des systèmes de commentaire. Plusieurs heures de consultation par jour pour des milliards d’individus, et surtout pour les plus jeunes.

La vidéo en ligne est devenue le vecteur principal de propagande pour les leaders populistes. Quelques secondes d’images suffisent pour un impact massif. Une seule vidéo présentant un caractère étonnant, dérangeant ou affectif, habilement montée et titrée, judicieusement postée sur un réseau social par quelque quidam amateur, ou influenceur politique professionnel, suffit à embarquer des milliers ou des millions de personnes en quelques heures, créant une opinion commune sur ce sujet.

149 vidéos de Bardella sur Tik Tok, sur 388 vidéos publiées depuis 2021, vont au-delà du million de vues, chacune accompagnée de milliers de commentaires simplistes des lecteurs, dépassant rarement les 10 mots. Jusqu’à 13 millions de vues et 43 000 commentaires pour une seule vidéo récente de 23 secondes en juin 2024.
Quel parti peut se targuer de communiquer à autant de citoyens, aussi souvent, par les canaux politiques traditionnels, tout en leur faisant croire qu’ils sont impliqués, par l’usage des commentaires ?

La recherche de viralité fabrique du mensonge

Le mécanisme de diffusion virale est simple: les réseaux sociaux analysent automatiquement la valeur virale de toute vidéo fraîchement publiée. Les vidéos déclenchant une pulsion, par indignation, dégoût, rire, compassion ou tout autre affect intime, auront immensément plus de succès (et donc de diffusion poussée par la plateforme) qu’une vidéo à caractère seulement positif ou informatif. Lorsqu’une vidéo atteint un certain seuil de viralité, notamment au sein du graphe social de son auteur-émetteur, la plateforme va la propulser le plus rapidement possible vers d’autres utilisateurs-cible, s’assurant ainsi d’une diffusion exponentielle.

Les plateformes connaissent l’appétence de chaque utilisateur pour certains types de contenus, et vont les arroser copieusement. C’est ainsi que les contenus les plus simplistes mais les plus accrocheurs, les plus revendicatifs, parfois les plus violents, les plus écartés de la vérité, envahissent les esprits les plus faibles. La masse de commentaires simplistes qui accompagnent ces vidéos amplifie leur impact.

Les algorithmes créent ainsi des communautés de pensée autour des contenus les plus douteux. Pire, ces bulles se radicalisent automatiquement, par l’effet de la sélection algorithmique des contenus les plus efficaces pour la viralité, c’est-à-dire les contenus toujours plus incisifs que les précédents, dans la thématique donnée. Les fausses informations, ou bien les fausses photos ou vidéos créées avec l’aide d’IA ou de logiciels de montage, ont ainsi plus de chance d’être vues que les vraies nouvelles et les vraies images. Quelle aubaine pour la manipulation des foules !

Sur Facebook, les Fake News ont eu plus de succès que les vraies informations au moment des élections de 2020.

 

De plus, certaines vidéos dans ces bulles, ou bien, certains commentaires associés, se révèlent être des invitations à rejoindre des systèmes de forums privés ou des boucles chiffrées, notamment des boucles Telegram, là où l’on peut se lâcher sans censure. Le média Reflets.info recense, en 2023, plus d’une soixantaine de boucles Télégram françaises d’extrême-droite, dont une trentaine où l’on appelle, par exemple, à la ratonnade, à la glorification du Nazisme ou à des attaques antisémites ou anti-LGBT. [ Lien ]

Des catégories de populations se retrouvent ainsi isolées dans ces contenus, avec des conséquences que l’on connaît désormais dans les urnes: peur, ressentiment, irrationalité, haine, et donc, au final, communautarisme, complotisme ou violence.

Enfermés dans des bulles

Ce phénomène de bulles cognitives nocives créées par les algorithmes de plateformes est connu, analysé et documenté depuis le début des années 2010. « Nos algorithmes provoquent la division et incitent à la haine », comme l’ont déclaré dans le texte plusieurs ingénieurs et directeurs très importants chez les GAFAM, démissionnaires de chez Méta ou d’Alphabet pour ces raisons. Par exemple, pour Méta (Facebook/Instagram/Whatsapp/Messenger):  

  • Sean Parker, 2017: « Nous exploitons la vulnérabilité de la psychologie humaine. »
  • Chamath Palihapitya, 2017 : « Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social. »
  • Frances Haugen, 2021: « C’est ainsi que Facebook encourage chaque jour la haine et la division. »

    Tim Kendall était le grand manitou des algorithmes chez Meta ( Facebook, Instagram, etc)

Mais il ne faudrait pas croire que « le médium soit seulement le message », selon la formule célèbre de Mac Luhan. La sensibilité exacerbée du public à la propagande et aux causes réactionnaires est le symptôme d’un malaise plus profond. D’une fragilité psychologique. D’une sensation que « le monde ne tourne plus rond », sans analyse plus poussée. Il ne s’agit pas de le voir comme « le capitalisme ne tourne plus rond », mais plutôt comme « le monde ne tourne plus comme avant ». Pour les plus âgés, c’est la nostalgie d’un passé idéalisé, aux valeurs positives, contre un présent décadent, et dirigé par des forces incoercibles. Pour les plus jeunes, c’est la sensation que la société ne les écoute pas, mais surtout, entre guerres, fin des ressources et climat, que le futur est bouché.

Pour tous, que l’on suive les médias traditionnels ou les réseaux sociaux, “les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent ” (chanson de S. Eicher). Un pessimisme collectif s’empare du monde, dans un contexte de lassitude face aux événements qui se répètent sans prise en compte politique. Il ne peut que provoquer cette appétence vers les solutions les plus autoritaires ou les plus irrationnelles.

Un sentiment d’effondrement encore diffus

Contrairement à ce que l’on pourrait croire en entendant des citoyens qui n’ont aucune fibre écologiste, les thématiques écologiques sont bien présentes dans cette construction d’un sentiment d’effondrement.

  • A peu près tout le monde, même les climato-sceptiques, a entendu que le changement climatique est irrémédiable, avec des effets délétères croissants, et que cela va précipiter des catastrophes, des milliards de personnes sur les routes. La peur de la migration devient mondiale, que l’on soit celui qui va migrer, qui a déjà migré, ou celui qui va devoir fréquenter des migrants sur son sol. Cela n’arrange pas la xénophobie et le racisme latents.
  • A peu près tout le monde a entendu que la biodiversité et la nature s’effondrent gravement. Mais tout le monde ne comprend pas encore que l’alimentation mondiale en dépend, que la santé publique en dépend. Tout le monde ne comprend pas encore que l’alimentation mondiale est aussi une cause de cet effondrement. Toute atteinte aux habitudes alimentaires usuelles semble une agression.
  • A peu près tout le monde a entendu que l’énergie et les ressources sont en voie de raréfaction et donc de coût croissant. Peu y croient, parce que le système arrive encore à cacher les pénuries amorcées. Mais tout le monde ne comprend pas encore que la baisse de pouvoir d’achat est en partie liée à la raréfaction actuelle de ces ressources. Tout le monde ne comprend pas que la décroissance ne peut pas être évitée, et doit être organisée. Les forces occultes de l’économie sont plus faciles à désigner comme responsables.
  • A peu près tout le monde a entendu que la finance mondiale marche sur des oeufs, et que les grandes causes qui ont précipité les crises de 1929 ou de 2008 ne sont pas corrigées. Mais la majorité de la population croit encore, dur comme fer, qu’une croissance infinie est possible, et doit rester un objectif primordial orientant toutes les décisions économiques, alors que la poursuite de cette croissance est la cause de cette fragilité.

Une grande partie de la population vit ainsi dans une suite ininterrompue de dissonances cognitives, construisant un sentiment diffus de malaise, d’effondrement, de démotivation, d’insécurité, d’impuissance ou de désespoir, toutes les formes de dépression dont on sait qu’elles sont mauvaises conseillères dans le champ politique. Cette fragilité est un terreau extrêmement lucratif pour les plateformes véhiculant des contenus populistes, et une aubaine pour les forces de manipulation politique les plus malsaines. De plus, les campagnes de manipulation numérique 2.0 coûtent  significativement peu cher par rapport aux anciennes techniques d’influence politique par tract, par téléphone et autres techniques nécessitant beaucoup de petites mains. Une bonne vidéo virale bien pensée peut se tourner, monter et diffuser avec un simple smartphone….

Face à la complexité des causes écologiques et sociales, le défi de l’information et de la formation

Dans ce contexte perturbé, le combat démocratique, écologique et social, basé sur la connaissance de phénomènes complexes, va avoir du mal à s’imposer face au simplisme développé par les extrêmes. Pour les écologistes, au delà du travail politique sur les contenus, les formes démocratiques traditionnelles liées aux partis étant en échec, il est plus que temps de s’interroger sur des formes nouvelles d’information du public, de formation du public, sur des formes nouvelles de débat et de communication, sur les formes nouvelles d’engagement sociétal, qui ne passent pas seulement par le numérique.

Ce travail sur la forme a rarement été mené par les structures politiques de gauche, un peu plus souvent par le secteur associatif et les ONG, dont certaines développent depuis longtemps de nombreuses solutions efficaces. Certains activistes environnementaux l’ont compris, et arrivent à faire passer quelques messages au travers du chaos médiatique, sans toujours arriver à informer précisément sur les problématiques qu’ils dénoncent.

Comment quitter les bulles cognitives ?

Que l’on soit activiste écologique, ou bien activiste d’extrême-droite, ou bien simple citoyen utilisant des plateformes, nous ne pouvons pas sortir facilement des bulles cognitives construites autour de nous par les entreprises du web. Nous ne pouvons pas recomposer une société qui dialogue si nous nous soumettons aux calculs et aux manipulations de leurs ordinateurs.

Nous ne pouvons pas lutter contre la puissance de la virtualité du web face au réel, notamment parce qu’elle découle de notre fonctionnement cérébral, privilégiant le message distant au message proche.

En revanche, nous pouvons réduire ou annihiler l’impact des réseaux par de multiples actions dans le réel. 

Sortir de la fascination des écrans, notamment pendant les actions activistes, les actions de formation et d’information. Tout le défi de l’écologie politique et sociale réside dans de nouvelles formes de formation et d’information ne passant pas par les réseaux, une succession d’étapes lentes et de suivi à long terme, de présences dans le réel, une rupture à accomplir face au pouvoir de manipulation de quelques secondes de vidéo.