Médecine et Science

28 mars 2020,

Molécule d’hydroxychloroquine (Wikipedia)

L’art médical s’appuie de plus en plus souvent sur la science, avec des succès, mais ne peut se réduire à une science médicale comme nous en donne la démonstration récente de ce que l’on peut appeler l’affaire de la chloroquine. Nous vous conseillons de voir sur ce sujet la vidéo enregistrée par un jeune chercheur qui illustre très clairement le point de vue de la recherche scientifique, moins populaire que celui de Didier Raoult. Pour une information générale, on peut signaler aussi le site de « fact-checking » de l’Agence France Presse.

Vous trouverez ci-dessous le message envoyé à ses amis et sa famille par un autre scientifique qui comme moi souhaite vivement que l’on trouve une molécule active en attendant le vaccin (qui prendra au moins une année de mise au point) et tant mieux si c’est la chloroquine mais on ne peut pas dire que son efficacité soit prouvée. Et c’est une triste mort que de mourir par ingestion de chloroquine et manque d’information.

GN

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Bonjour

Vous recevez ce message car vous êtes sur l’une de mes listes de contacts ou vous êtes un membre de ma famille ou un ami.

TOUT ce qui est écrit ci-dessous est de ma SEULE responsabilité.

Je souhaite partager avec vous quelques informations concernant comment la science se construit. Je suis motivé par l’incroyable polémique qui a lieu autour d’un chercheur de Marseille, Didier Raoult, et d’une molécule appelée « hydroxychloroquine » permettant, d’après lui, de guérir les affections liées au Covid19. Que de fausses nouvelles tournent autour de cet événement !

A – Publier un article scientifique

Un chercheur scientifique a pour mission première d’effectuer des travaux novateurs, qui ont vocation à être publiés dans des revues scientifiques. Il s’agit donc d’imaginer un sujet en s’appuyant sur ce qui a déjà été publié par d’autres, puis de trouver comment réaliser ce travail, de veiller à ce que les résultats aient un sens (quand un de mes collaborateurs ou étudiants vient me voir pour présenter ses résultats, mon premier réflexe est de me dire : où a-t-il bien pu se tromper ? C’est si facile de faire une erreur). Quand tout semble solide, il vient le temps de la rédaction de l’article, puis de la soumission à une revue. Dès réception de l’article, cette revue va envoyer cet article à des scientifiques qui vont critiquer l’article et après plusieurs allers-retours, l’article sera peut-être publié. Les meilleures revues rejettent 80% des articles. Publier est une lutte, car c’est ce qui va montrer qu’un chercheur est actif et ce qui va forger sa légitimité et sa réputation.

Dans les organismes de recherche français, on considère que, moyenné sur plusieurs années, un chercheur est productif s’il publie 1 à 3 articles par an. Ce chiffre dépend un peu des domaines scientifiques. Mais on peut tout-à-fait imaginer un chercheur (ou une équipe) lancé sur un sujet, qui au bout de 2 ou 3 ans s’avère être une impasse et qui donc ne publie rien. C’est cela la recherche. Certains chercheurs, à la tête d’équipes bien structurées ou impliqués dans des collaborations efficaces, participent à l’écriture de plus d’articles, parfois 10-15 par an pour les plus productifs. C’est le cas des prix Nobel.

Être le signataire d’un article implique que l’on ait participé à une partie du travail. Sinon, c’est un abus et une escroquerie. Venons-en au cas de M Raoult. Il a publié dans sa carrière plus de 3000 articles. Ceci semble impressionner et fonde sa légitimité dans les médias. Il publie de 8 à 10 articles par mois, soit un tous les 2 ou 3 jours. Or il est le directeur d’un grand institut et il a des responsabilités dans de nombreux organismes, plus un travail de chroniqueur scientifique. Sachant qu’une journée n’a que 24 heures, il est absolument impossible qu’il ait pu participer de près ou de loin aux articles qu’il a signés. Ceci signifie que des chercheurs, probablement sous contraintes, font tout le travail, et qu’il ajoute son nom. C’est tellement vrai que dans ses articles, son adresse de contact n’est pas comme pour tous les chercheurs du monde l’adresse de son centre de recherche, mais une adresse en gmail. Une équipe doit gérer pour lui le suivi des publications. Mon avis est clair : ce monsieur viole l’éthique la plus élémentaire, qui est de ne pas s’approprier le travail des autres. C’est ce que je nomme dans mes cours pour les étudiants en thèse sur l’éthique de la publication un escroc.

B- Les travaux sur l’hydroxychloroquine.

Je n’ai aucun avis sur l’efficacité de ce médicament dans la crise que nous traversons et personne, absolument personne, ne peut avoir un avis. Et certainement pas M Raoult. Nous saurons ce qu’il en est dans une dizaine de jours avec le résultat de l’essai mené à grande échelle sur 3000 personnes (800 en France) en Europe appelé Discovery, selon un protocole rigoureux. Cette molécule est l’une des quatre testées. Nous devrions tous être en train de trembler de peur et d’espoir dans l’attente des résultats. D’autres études de grande ampleur, avec d’autres molécules, sont en cours dans différents pays. Si par malheur, aucune molécule n’est efficace, nous aurons alors un grand souci. Espérons que l’une de ces molécules puisse venir à bout de ce virus, et si c’est l’hydroxychloroquine, c’est tant mieux. Ce qui cloche dans les annonces de M Raoult, c’est son essai hypermédiatisé sur un nombre ridiculement faible de personnes. Il a osé éliminer dans son étude les patients qui sont partis en réanimation ou morts (c’est certain que comme cela, cela aide à avoir des bons résultats), inventé des données manquantes et utilisé des approches statistiques que tous les spécialistes s’accordent à dire qu’elles sont fausses. Cet article est une honte pour la science. Pourquoi venir raconter à tous les médias que sa molécule va guérir le virus ? C’est scandaleux et pas digne d’un scientifique. Je lui en veux beaucoup. La conséquence est que les stocks se sont envolés, privant ceux qui ont impérativement besoin de ce médicament pour vivre. Un premier mort pour mauvaise utilisation d’une molécule proche a eu lieu aux USA (c’est un médicament très compliqué à prendre car on frôle souvent la dose mortelle). Toutes les dérives sont alors possibles. Et la théorie du complot se déchaine. Il serait menacé de mort. Et puis si on l’attaque si fort, c’est certainement parce qu’il a raison. Ou bien c’est un complot de l’industrie pharmaceutique fait pour favoriser des médicaments très chers (oubliant que le fabricant d’hydrochloroquine est un sponsor de son institut, ce qui ne pose du reste aucun problème). Et bien non, il a tort de se comporter comme il le fait. Il a fraudé en publiant des données tronquées.

Ce qui semble animer ce Monsieur, qui n’est nullement un spécialiste des épidémies mais des molécules qui interagissent avec les virus, c’est d’être au centre d’une polémique qui le positionne comme un héros. La Science donne ici une très mauvaise image. Je suis bien triste.

Je vous envoie mes plus amicale salutations et j’embrasse ma famille et mes amis. Portez-vous bien, et soyez bien prudents.

Ne faites pas suivre des messages parlant de cette molécule. Attendons une dizaine de jours. Nous en saurons plus.

Patrick

Patrick Navard, Directeur de Recherche émérite au CNRS