1972, la préfiguration du Sauvage

19 mai 2022,

LA DERNIÈRE CHANCE DE LA TERRE

C’est il y a cinquante ans, en juin 1972, que le Nouvel Observateur publie un magazine Hors Série, “Spécial Écologie”, titré “LA DERNIÈRE CHANCE DE LA TERRE”. Cette publication est inspirée par les conclusions inquiétantes du Rapport Meadows, qui font grand bruit dans le monde industrialisé.

Ce rapport “The Limits to Growth”  a été commandé au MIT en 1970 par le Club de Rome, un cercle de scientifiques et d’industriels préoccupés par la finitude des ressources et la démographie. Les conclusions des chercheurs en Dynamique des Systèmes du MIT, présentées à la presse en mars 1972, sont édifiantes: elles prévoient un effondrement des ressources industrielles vers les années 2020, si le modèle de croissance économique se poursuit.

Bien que l’industrie et le commerce cherchent encore à le masquer, nous sommes entrés dans cet effondrement qui voit le prix des ressources exploser en raison de leur difficulté d’extraction et de production, un effondrement accentué par le bouleversement du climat.

Ce numéro spécial du Nouvel Obs publie quelques extraits du rapport Meadows, qui nous sont aujourd’hui familiers. Il y est clairement établi que nous n’avons que de choix qu’entre une décroissance choisie et une décroissance subie, une évidence, que, cinquante ans plus tard, hélas, la quasi-totalité de la population mondiale n’arrive toujours pas à comprendre et à admettre.

Voici des extraits publiés dans ce numéro:

“Une analyse objective des faits nous démontre que, des trois possibilités offertes — croissance illimitée, limitation volontaire de la croissance et limitation imposée par l’environnement naturel —, seules les deux dernières sont plausibles.

[…]

Chaque jour pendant lequel se poursuit la croissance exponentielle rapproche notre écosystème mondial des limites ultimes de sa croissance. Décider de ne rien faire, c’est décider d’accroître le risque d’effondrement. Nous ne savons pas avec certitude pendant combien de temps encore l’humanité pourra différer une politique de contrôle de sa croissance avant de perdre irrémédiablement la chance de pouvoir exercer ce contrôle.

[…]

Le choix est donc clair : ou bien ne se soucier que de ses intérêts à court terme, et alors poursuivre l’expansion exponentielle qui mène le système global jusqu’aux limites de la terre et à l’effondrement final ; ou bien définir le but, s’engager à y parvenir et commencer, progressivement, rigoureusement, la transition vers un état d’équilibre.”

La rédaction de ce numéro spécial a été confiée à Alain Hervé, fondateur de l’antenne française des Amis de la Terre quelques années auparavant. Dans son éditorial, il exhorte la population à s’engager dans une révolution écologique:

“Une loi nouvelle, celle de l’accélération, change notre destin. En cinquante ans, la vie a changé davantage qu’au cours des millénaires. Et tout va aller encore beaucoup plus vite désormais. En vérité, il reste dix ans pour définir des solutions. C’est peu, mais c’est suffisant. Nous sommes au bord du cataclysme, nous pouvons être aussi au bord d’un monde nouveau.”

Les choix rédactionnels d’Alain Hervé et de ses collaborateurs sont judicieux: tous les ingrédients de la culture et de l’écologie, de l’activisme, de l’appel à l’action,  du témoignage, de la réflexion philosophique et politique, jusqu’au sens pratique, à la simplicité, à l’humour, sont réunis pour préfigurer une revue dédiée qui verra le jour un an plus tard: Le Sauvage, dont le premier numéro sortira en janvier 1973*.

Ce Hors Série de 1972 accueille des réflexions importantes, notamment de Michel Bosquet, plus connu aujourd’hui sous le nom d’André Gorz, et qui a co-créé la ligne du Nouvel Observateur avec Jean Daniel et Claude Perdriel en 1964. On y trouve des interventions de Théodore Monod, de Gilles Lapouge, une entrevue avec Edgar Morin, des dessins de Puig Rosado, des témoignages de paysans ou de voyageurs, et même un reportage de Bernard Guetta ou une chronique de Franz-Olivier Giesbert, mais aussi un guide pratique de l’écologie, des conseils de consommation ou de recyclage, des invitations à rejoindre des mouvements écologistes, une bibliographie des ouvrages consacrés à l’écologie. On y trouve aussi une curiosité en début de journal, un éco-blanchiment pour “l’écologie” du Tout-électrique, c’est-à-dire en réalité, le Tout-Nucléaire en vigueur au début des années 70.

Ce numéro, associé au retentissement du Rapport Meadows, aura un impact considérable. La respectabilité de l’Obs dans les milieux progressistes donne enfin à l’écologie, que l’on ne considérait alors que comme un amusement des “jeunes à cheveux longs“, une importance médiatique, politique et sociétale méritée. De nombreuses personnalités et de nombreux citoyens découvrent l’écologie à l’occasion de ce numéro et le considèrent comme un moment déclencheur de leur prise de conscience.

On peut télécharger le PDF de ce numéro Hors Série ici.

*et que nous fêterons dignement au début de 2023