Aventures en permaculture -8, LE JARDIN-FORÊT

1 septembre 2012,

par Ghislain Nicaise

8-Le jardin-forêt dans les livres (d’après La Gazette des Jardins n° 90, Mars-Avril 2010)

Dans les épisodes précédents j’ai parfois cité un ou deux livres, par manie de vieux prof au moins autant que par égard pour les lectrices et lecteurs, mais j’ai surtout raconté mes expériences vécues dans la moyenne montagne des Alpes maritimes. Cette fois je vais rapporter une aventure partie d’un livre, qui m’a permis un autre regard sur mon jardin de Nice (jardin qui sera décrit dans le prochain épisode). Sur des sites de permaculture, j’avais lu des louanges du jardin-forêt de Robert Hart et après quelques mois de réflexion, j’ai acheté d’un coup, par l’intermédiaire d’internet, cinq livres sur le sujet. Un d’entre eux était  plein de photos alléchantes sur un jardin-forêt luxuriant plutôt sub-tropical, je l’ai offert à mon ami mentonnais qui peut espérer cultiver au moins une partie des espèces qui s’épanouissent dans ce jardin de rêve. Un autre était trop spécialisé sur l’Amérique du Nord à mon goût. Les deux qui m’ont semblé les plus intéressants pour qui jardine en Europe sont un ouvrage de Robert Hart lui-même (1) et un plus riche et plus pratique de Patrick Whitefield (2).

Un jardin-forêt, c’est assez facile en climat tropical ou sub-tropical, il en existe déjà des quantités. La canopée est une protection contre l’excès d’ensoleillement.  Il y a même des cultures industrielles comme celle du cacao qui ne se font qu’à l’abri de grands arbres. La palmeraie des oasis comporte trois étages de végétation : sous la canopée des dattiers, on trouve des grenadiers, des agrumes et au sol des légumes. Le jardin de Robert Hart, en Angleterre (près du Pays de Galles) était la référence du jardin-forêt en pays froid jusqu’à sa mort en 2000. Patrick Whitefield a d’ailleurs fait préfacer la première édition de son livre par Robert Hart, le pionnier. Hart parvenait à produire l’essentiel de l’alimentation de deux personnes à partir d’une surface de 1000 m2, avec pour principal travail la récolte des fruits et feuilles comestibles.

Le jardinage classique est basé sur la séparation verger/potager alors que les cultivateurs de jardins-forêts mélangent tout. De plus, comme tous les permacultureurs, ils privilégient ce qui pousse tout seul, ils font passer les arbres et arbustes avant les plantes herbacées, les plantes pérennes avant les plantes annuelles, les plantes annuelles qui se resèment toutes seules avant celles que l’on doit semer. L’idée est de minimiser le travail. La singularité du jardin-forêt est manifeste avec la notion d’étages de végétation. Les sept étages recensés par Hart (Fig. 1) sont  :

1) les grands arbres (haute-tige des arboriculteurs), il était parti d’un verger déjà installé

2) les petits arbres (basse-tige), ce qui est le cas pour beaucoup de fruitiers à partir du moment où le porte-greffe est choisi pour sa faible vigueur et sa mise à fruit rapide, et les arbustes,

3) les buissons, porteurs de petits fruits, comme cassis, framboises,

4) les légumes pérennes et plantes herbacées, comme la consoude, la rhubarbe

5) un étage « vertical » de plantes grimpantes, vigne, kiwi, mais aussi d’autres plantes auxquelles on penserait moins comme les capucines ou les haricots,

6) les plantes rampantes comme les fraisiers,

7) un étage souterrain ou rhizosphère, issu de plantes cultivées pour leurs racines et tubercules.

Si ces différents niveaux sont mis en place de manière intriquée, il n’y a plus besoin de labour, et le travail est réduit : à part la récolte, le jardinier aura essentiellement à tailler pour équilibrer le développement des différents étages, et déposer sur le sol un couvert (mulch) de feuilles et brindilles, broyées ou non.

A cause de la compétition pour le sol, l’eau et et la lumière, on ne peut espérer un rendement maximum pour chaque récolte prise individuellement. Ce qui est optimisé, c’est le rendement de l’ensemble pour une surface et des ressources données.

Il y a d’autres avantages que la réduction du travail agricole. On peut bénéficier des avantages d’un maximum de biodiversité. On peut prévoir que les pestes, phytophages ou parasites n’auront pas la même facilité de propagation que s’ils peuvent attaquer une rangée bien serrée de légumes tous identiques. Si une année est mauvaise pour des raisons climatique ou du fait de l’invasion d’une nouvelle peste, le manque à récolter sera limité à une ou deux espèces.

Il y a cependant des limites au jardin-forêt en Europe. Certaines associations de végétaux comme « arbre-plante grimpante » sont moins rentables en climat tempéré qu’en climat tropical. Whitefield suggère que la meilleure place pour les grimpantes n’est probablement pas sur les arbres fruitiers mais sur des murs ou des clôtures. D’autre part, les arbres les plus élevés doivent avoir un feuillage suffisamment clairsemé pour permettre un ensoleillement suffisant du sous-bois. Certains commentateurs remarquent que le jardin-forêt de climat tempéré est surtout un jardin à la lisière de la forêt.

Je ne suis plus jeune et je n’ai pas un verger établi pour servir de canopée, mais après avoir parcouru le livre j’ai commencé à réfléchir autrement à l’emplacement des noisetiers, groseillers et autres « petits fruits ». Comme j’ai la chance d’avoir une lisière de forêt, je vais essayer aussi d’en tirer parti.

—-

Un peu plus d’un an après avoir écrit cet épisode, j’ai acquis d’autres livres sur les jardins-forêts. D’abord une énorme somme d’environ 1000 pages, en deux volumes (3) que je commenterai peut-être un jour lorsque je les aurai vraiment lus au lieu de simplement les feuilleter. Je peux recommander par contre un ouvrage plus maniable bien que déjà assez épais, celui de Martin Crawford (4). Comme Duke Ellington qui disait ne pas vouloir faire du jazz mais de la musique populaire noire, Martin Crawford répond non à la question est-ce qu’un jardin-forêt est de la permaculture ? (I don’t call my forest garden « permaculture »; I just stick to « forest garden »). Ce livre a une maquette soignée, il est bien illustré et très riche en description d’espèces utiles pour les différents étages de Hart. Il ne se limite pas à un catalogue des plantes bizarres qu’affectionnent les permaculteurs (ma rubrique préférée dans les livres de permaculture). Il détaille les sujets de la fertilité, de la multiplication des plants, de la plantation, de la maintenance… jusqu’aux effets prévisibles du changement climatique sur le refroidissement hivernal, indispensable pour beaucoup d’espèces. On peut noter la proximité de ce livre avec le mouvement des Territoires en transition (Transition towns), parenté révélée par la ville d’édition (Totnes) et la préface de Rob Hopkins.

Je ne peux pas clore cet épisode sans mentionner le chapitre « Growing a food forest » dans l’excellent livre de Toby Hemenway (5). Contrairement à Martin Crawford, il n’est pas basé en Europe mais en Amérique du Nord, ce qui peut sembler un obstacle. Cependant ce livre fort bien fait me semble incontournable pour les personnes curieuses de permaculture qui ne sont pas rebutées par l’anglais.

(à suivre)

(1) Robert Hart 1996, Forest gardening. Cultivating an edible landscape, Chelsea Green Publ. Co, White River Junction, Vermont, 1996.

(2) Patrick Whitefield 2002. How to make a forest garden, Permanent Publications, East Meon, Hampshire.

Il a été depuis traduit en français sous le titre « Créer un jardin-forêt une forêt comestible de fruits, légumes, aromatiques et champignons au jardin« , ed. Imagine un colibri 2011

(3) Dave Jacke 2005, Edible forest gardens. Ecological design and practice for temperate climate permaculture. Chelsea Green Publ. Co, White River Junction, Vermont, 2005 (vol. 1 Vision and theory, vol. 2 Design and practice)

(4) Martin Crawford 2010, Creating a forest garden. Working with nature to grow edible crops. Totnes, Devon, 384 p.

(5) Toby Hemenway 2009, Gaia’s garden. A guide to home-scale permaculture. Second edition. Chelsea Green Publ. Co, White River Junction, Vermont.