Bernard Maris vous parle du temps

22 mars 2015,

Montres molles DaliBernard Maris : « Pour Max Weber, le protestantisme (et aussi le catholicisme parce que la révolution industrielle se déroule en Europe) construit un nouveau rapport des hommes non seulement au travail, mais aussi, et surtout, au temps. Le capitalisme industriel a créé le monde moderne, celui ou le temps est devenu la rareté suprême.

Avec le capitalisme, les hommes oublient leur passé et se tournent vers le futur. Ils ressemblent à ces statues égyptiennes qui ont la tête tournée dans un sens et les mains dans l’autre. Les hommes dirigent leur visage vers ce qu’ils ignorent, le futur. Une révolution considérable comme l’imprimerie (qui, comme l’horloge, appartient à l’origine à la Chine qui ne sut ou ne voulut la démocratiser) permet d’oublier le passé puisque celui-ci est désormais écrit et banalisé jusque dans ses moindres évènements. L’homme peut se consacrer au futur, se projeter.

Alors, pourquoi le capitalisme est-il né en Europe et non en Chine ? David S. Landes répond dans un texte érudit de plus de sept cent pages. Si nous devions simplifier sa philosophie en trois lignes :

1) la Chine, grande inventrice de tout, aurait dû produire le capitalisme;

2) mais elle n’a pas démocratisé le temps ;

3) c’est l’Occident qui a démocratisé le temps, l’a organisé et qui a chronométré le travail, engendrant par la même occasion un fantastique accroissement de la productivité des hommes.

…la genèse du capitalisme date de la fin du Moyen Âge, tout simplement parce qu’il est né en Europe ; c’est un phénomène européen. La fin des castes européennes, la naissance de l’homme libre, l’idéologie de la liberté, la conquête du monde et, enfin, la soumission systématique de la science à la technique et à l’argent, à l' »utile »donc, sont des phénomènes fortement localisés.

Mais au-delà de la supériorité technique de l’Occident (ou plutôt de son ingéniosité qui lui permet d’accaparer les inventions des autres et d’armer les meilleurs bateaux), c’est ce nouveau rapport au temps qui fonde réellement le capitalisme. Dès le XIe siècle, les Chinois ont inventé l’horloge, mais elle est restée unique et privée, à la disposition exclusive de l’empereur « seul habilité à établir un calendrier pour ses sujets ». Autrement dit, celui-ci était le seul maître du temps. Les Européens, en revanche, ont popularisé l’horloge et en ont fait un objet public, démocratique, offert aux yeux de tous sur les beffrois.

Si le temps n’appartient plus à Dieu, mais aux hommes, comment justifier cette vie de labeur dans cette vallée de larmes, sinon en valorisant le temps de travail ? Quel autre choix avons-nous que celui de faire mine d’aimer notre vie malgré toutes les formes de soumissions qu’elle implique ?

Si nous devions résumer, le capitalisme est un processus :

1) qui institue des droits de propriété sur ce qui est collectif ;

2) qui repose sur l’accroissement constant de la productivité des hommes grâce à la technique ;

3) qui propose aux hommes de détruire les produits qu’ils ont fabriqués et de leur faire gagner du temps en fabriquant d’autres produits. Et ce temps gagné rend le temps d’autant plus rare ;

4) qui repose sur une conception linéaire du temps. »

2006. Antimanuel d’économie 2. Les cigales.