Inondations

5 juin 2016,

champ inondé Sous le titre « Inondations : la responsabilité oubliée des sols agricoles » un article de l’an dernier tiré du blog de Jacques Caplat , article qui reste malheureusement d’actualité

…Au détour de précédents billets, j’ai déjà évoqué sur ce blog le rôle essentiel de sols vivants pour l’équilibre de l’écosystème agricole, l’importance de les voir abriter une mycorhize développée, ainsi que la nécessité d’implanter des cultures associées couvrant soigneusement le sol pour limiter l’érosion et optimiser la photosynthèse. Je reviendrai peut-être sur certains aspects dans le courant de l’année à venir, telle la question du labour, mais préfère m’attacher ici à un aspect souvent négligé et pourtant primordial, celui du rôle régulateur du sol face aux dérèglements climatiques.

Les inondations sont d’abord la conséquence de sols appauvris

La répétition récente des inondations meurtrières et coûteuses, dans plusieurs régions françaises, conduit certains journalistes à remarquer à quel point une urbanisation mal maîtrisée multiplie les risques et amplifie les conséquences de tels incidents. Certains observateurs plus courageux vont jusqu’à imputer une partie de la responsabilité directe au bétonnage, à ce que l’on nomme généralement l’artificialisation des sols. Cela est indiscutable : plus les surfaces consacrées aux villes, aux routes, aux zones commerciales et autres infrastructures augmentent, plus la proportion des pluies qui ruissellent au lieu d’être absorbées augmente à son tour.

Les critiques les plus sévères ou les moins timorées poursuivent l’analyse un peu plus loin, en fustigeant également la suppression des haies, talus et zones humides. C’est également indiscutable : la réduction parfois dramatique des linéaires de haies et talus est directement en cause dans le ruissellement des pluies orageuses, puisqu’ils ne sont plus là pour réguler cet écoulement. L’implantation des cultures ou des vignes parallèlement à la pente est une aberration inadmissible qui accroît bien sûr l’écoulement. Moins souvent citée, la suppression des zones humides est une autre erreur à long terme, car elles présentent précisément la faculté d’amortir les afflux d’eau. Il est urgent de cesser leur drainage et leur élimination.

Mais il est une cause considérable et pourtant rarement abordée : l’appauvrissement des sols agricoles. En effet, un sol agricole digne de ce nom est censé être riche en matière organique et en organismes vivants (microorganismes, collemboles, acariens, nématodes, larves, vers-de-terre, etc.), et être bien structuré grâce à un système racinaire dense et varié (superficiel et profond). Lorsque c’est le cas, sa capacité drainante lui permet de laisser l’eau de pluie le pénétrer en profondeur, et par exemple gagner progressivement la nappe phréatique le cas échéant. Surtout, sa richesse en matière organique lui permet de fonctionner comme une éponge, c’est-à-dire d’absorber directement de considérables volumes d’eau et de les retenir en son sein.

L’appauvrissement des sols agricoles depuis quelques décennies a supprimé cette double capacité de pénétration et d’absorption. Compte-tenu des surfaces considérables consacrées à l’activité agricole, ce sont des volumes d’eau véritablement astronomiques qui se retrouvent désormais à ruisseler au lieu de s’infiltrer. Il faut bien comprendre que ces volumes, qui sont déjà significatifs à l’échelle d’un simple champ, deviennent spectaculaires à l’échelle d’un bassin versant, lorsqu’ils s’accumulent par nappes dans un cours d’eau. Un sol biologique riche en matière organique, par exemple, pourra absorber 20 % d’eau supplémentaire par rapport à un sol appauvri par les produits chimiques et le labour profond (constat du Rodale Institute), ce qui peut représenter une différence de 200 000 litres par hectare. Sur un petit bassin versant de 100 km2 constitué de 70 % d’agriculture, cela représente déjà un volume de 1,4 millions de mètres-cubes (1,4 milliards de litres) qui sera stocké ou infiltré au lieu de ruisseler pour s’accumuler dans les vallées. Imaginez le volume en jeu sur un bassin de 10 000 km2.

Mieux encore : cette capacité d’infiltration est particulièrement cruciale lors des pluies violentes, c’est-à-dire lors des épisodes orageux. Un sol agricole vivant (en particulier riche en vers-de-terre) et bien structuré peut absorber entre 40 et 100 mm d’eau en une heure (voire 300 mm/h, cf. travaux de Marcel Bouché, INRA, 1990) et joue donc un rôle d’amortisseur des pluies d’orage. À l’inverse, la plupart des sols agricoles dégradés actuels n’absorbent qu’un à deux millimètres d’eau avant d’être immédiatement saturés en surface ; tout le reste (c’est-à-dire la quasi-totalité) ruisselle alors massivement et provoque des débordements violents des cours d’eau.

Le bétonnage et la suppression des haies ont bien sûr une lourde part de responsabilité dans les inondations récentes. Mais l’appauvrissement de la terre agricole en porte une aussi lourde, voire plus lourde. L’agriculture conventionnelle a transformé d’anciennes éponges en nappes de toile cirée ! Aucune infrastructure ponctuelle ne pourra compenser ce travail de sape, invisible mais omniprésent. Avant de construire des digues, avant de regretter une urbanisation déjà réalisée, la moindre des responsabilités et des compétences consisterait à redonner aux sols agricoles leur rôle régulateur.

L’eau stockée dans le sol peut éviter le recours à l’irrigation

Lorsqu’un sol vivant et riche en matière organique absorbe l’eau apportée par les pluies hivernales, il ne se contente pas de protéger les territoires d’aval contre les inondations. Il permet également de stocker la ressource hydrique au bénéfice des cultures qui se développeront au printemps et en été.

Même si une irrigation raisonnable est parfois nécessaire, son recours est souvent la conséquence, ici encore, de la destruction de la terre agricole par l’agriculture conventionnelle. Avant d’envisager des infrastructures destructrices pour faire face aux sècheresses estivales croissantes, le B-A-BA de l’agronomie consiste à reconstituer la structure et la matière organique des sols eux-mêmes. Pourquoi aller chercher l’eau dans des rivières déjà fragilisées, alors que le premier et élémentaire espace de stockage de l’eau se situe directement dans les champs ? En effet, la plupart des régions soumises à une sècheresse estivale croissante du fait du dérèglement climatique sont précisément celles qui sont soumises à des pluies meurtrières en hiver. Ce paradoxe devrait pourtant stimuler la réflexion !

Ce n’est qu’une fois que la capacité de stockage hydrique des sols agricoles (réserve utile) a été restaurée qu’il est possible d’envisager des systèmes d’irrigation (dont je ne nie pas l’intérêt voire la nécessité pour certaines cultures et dans certains milieux très spécifiques : certaines terres, même améliorées par l’agriculture biologique, conservent des capacités de rétention limitées). Dès lors, ces dispositifs d’irrigation sont bien moins coûteux, bien moins destructeurs de milieux naturels et bien plus faciles à gérer.

Le sol, un outil de lutte contre le dérèglement climatique

Par leur rôle d’éponge, des sols vivants et bien structurés peuvent ainsi jouer un rôle régulateur face au dérèglement climatique en cours, à la fois en limitant fortement l’ampleur des inondations et en assurant un apport hydrique aux cultures. Mais l’intérêt des sols agricoles va au-delà : ils peuvent également aider à lutter contre l’emballement de l’effet de serre.

En effet, les sols peuvent être de formidables « puits de carbone », puisqu’ils en stockent des quantités considérables dans leur matière organique. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les terres de la planète contenaient 3 à 4 fois plus de carbone que l’atmosphère – mais cette proportion a nettement baissé sous l’effet du labour profond et de l’usage des produits chimiques qui réduisent la richesse organique des sols. Autrement dit, les sols agricoles tendent actuellement à « déstocker » du carbone et donc à contribuer à l’augmentation de l’effet de serre, ce qui est un contresens total puisqu’ils devraient au contraire jouer un rôle d’amortissement. Dans certains terroirs français, les sols ont perdu 60 % de leur carbone en 60 ans. Il est temps d’inverser la tendance !

Des pratiques qui devraient être incontournables

Il se trouve que les pratiques agronomiques qui permettent d’améliorer la capacité des terres agricoles à stocker le carbone sont en grande partie les mêmes qui leur permettent de retrouver leur rôle d’éponge hydrique (puisque ce rôle dépend justement de leur richesse en matière organique, donc en carbone). Il est donc urgent de s’attacher à couvrir le sol en hiver, à pratiquer des cultures associées, à réimplanter des légumineuses à la place du recours à la fertilisation azotée, à limiter le labour, à limiter (voire supprimer) les pesticides qui affaiblissent la vie microbienne du sol et ses différentes fonctions, à travailler et planter perpendiculairement aux pentes, à réimplanter des haies, des bandes enherbées, des talus et des points d’eau, à pratiquer l’agroforesterie, etc…

L’ensemble de ces techniques se retrouvent dans les préconisations de l’agriculture biologique. Faut-il s’étonner si la Soil Association (Grande-Bretagne) et le Rodale Institute (États-Unis) ont montré que les sols conduits en agriculture biologique peuvent absorber jusqu’à 400 kg de carbone (1 500 kg de CO2) par hectare et par an, et sont de très loin les plus efficaces pour stocker l’eau et lutter contre la sècheresse ? Nous connaissons les solutions, qu’attendons-nous pour les mettre en œuvre ?

Par Jacques Caplat  le 18 Mars 2015