Des aménités naturelles aux ressources tarifées

3 janvier 2013,

par Philippe Lebreton

De l’Homme primitif à l’Homme moderne, par-dessus 300 générations, un saut prodigieux de population et de consommation a été franchi, engendrant une boulimie collective et une pollution globale vertigineusement croissantes. Serait-ce pour retarder, ou policer le conflit généralisé qui en résulterait chez toute autre espèce animale, que l’Homme a inventé l’économie, et son opérateur l’argent ? Des aménités naturelles on est dès lors passé aux ressources tarifées, comme chacun peut quotidiennement le constater pour l’eau, les sols, le sous-sol, l’air et la biodiversité. Comment éviter l’impasse : plus de technique, à son tour polluante ; plus de droit, pour assagir le pollueur en payeur ; moins de population, pour être moins goulus ? L’histoire de la nature nous éclaire sur notre histoire d’espèce : la richesse et la diversité des individus et des cultures sont désormais ravalées au rang de « ressources humaines ». S’agit-il bien là d’un « développement durable », et souhaitable, de la société mondialisée ?

Projetons-nous quelque 10 000 ans dans le passé, peu après les glaciations à qui nous devons le gros-caillou de la Croix-Rousse. « L’air est pur » et le Rhône est large… L’Homme vit encore en économie de chasse, pêche et cueillette, comme à ses débuts d’espèce. Tous les paramètres et produits de la nature sont présents ou disponibles pour chacun, même si leur appropriation est le plus souvent pénible, voire dangereuse, même sous des latitudes aussi privilégiées que les nôtres. En somme, comme le dira Jean-Jacques Rousseau : les fruits sont à tous, la terre n’est à personne. La consommation individuelle quotidienne approche 3000 Kcal (= 0,1 TEP par an).

Avec les autres espèces de la flore et de la faune en cohabitation, l’Homme a sans le savoir passé un « pacte biosphérique », qu’il respecte tant que son élan vital ne l’incite pas à franchir ces bornes au-delà desquelles il n’y a plus de limites… C’est d’un pacte qu’il s’agit ici, plutôt que d’un « contrat », pour mieux évoquer la belligérance permanente entre l’Homme et la Nature. On est d’ailleurs en droit de considérer comme un premier coup de canif une participation non négligeable de l’Homme des cavernes à la disparition de grands mammifères de l’hémisphère Nord, déjà affectés par le recul des glaciers. Quant à la première manipulation psychogénétique à laquelle notre espèce se livre, c’est la transformation du loup en chien, avant la domestication de l’aurochs en vache, et de l’épeautre en blé. Débutera alors le stade agro-pastoral, pendant lequel l’Homme pratiquera avec profit l’hybridation et la sélection, animales et végétales, prélude à ces OGM dont on reparlera.

Rien de comparable toutefois à ce que l’on observe en franchissant les siècles jusqu’à notre société énergétique et numérique, affirmée au tournant des deuxième et troisième millénaires : nos effectifs ont explosé de 7 millions à 7 milliards d’individus, notre consommation individuelle moyenne s’est vue multipliée par 35, grimpant de 0,1 à 3,5 tep par an (en France). Au total, produit de ces deux termes, la pression de notre espèce sur des partenaires depuis longtemps subordonnés – ce que traduit aussi notre « empreinte écologique » – s’est accrue plusieurs milliers de fois ! Ainsi, de l’Homme primitif à l’Homme moderne, par-dessus 300 générations, un saut prodigieux de population et de consommation a-t-il été franchi, engendrant une boulimie collective et une pollution globale vertigineusement croissantes, comme la teneur atmosphérique du gaz carbonique, responsable pour l’essentiel du réchauffement climatique. Serait-ce donc pour retarder, ou simplement policer le conflit généralisé qui en résulterait chez toute autre espèce animale, que l’Homme a inventé l’économie, et son opérateur l’argent ? Chacun peut le constater quotidiennement pour l’eau, les sols et l’air, sans oublier cet indice vital qu’est la biodiversité.

Alors que le plaisir gratuit de se baigner s’est pratiqué pendant des siècles – comme en témoigne le plan de Lyon gravé en 1550 – on peut considérer comme indécent, voire grotesque, d’en être arrivé à devoir construire une piscine aux bords même du Rhône, piscine pour laquelle il faut désormais payer, soit comme utilisateur, soit comme contribuable. De même pour l’alternative qui s’est imposée de consommer l’eau du robinet épurée par la Lyonnaise des Eaux, ou le pack d’eau minérale disponible en grandes surfaces, et en grands volumes. Les sols (au sens pédologique du terme) ont été « désocialisés » depuis des siècles, au profit de l’agriculture, locale ou coloniale. N’en parlons donc plus, même si la Chine ou des nations du Golfe pétrolier ont pris le relais en Afrique Noire ou en Amérique du Sud. De même, vu cette fois au sens des géomètres, le sol est-il devenu une valeur urbanistique où la spéculation crève en bulles, comme en Espagne ou aux U.S.A. Outre la vanité humaine qu’elle traduit, la hauteur des tours urbaines des nouvelles nations riches rend aussi compte de la rareté accrue de la surface foncière.

En dessous de nos caves, l’utilisation du sous-sol varie selon les juridictions : en France, s’il est propriété de l’Etat qui peut l’exploiter ou le confier à d’autres, il reste une ressource privée aux Etats-Unis, ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’exploitation des gaz de schistes, et l’évolution géopolitique de l’énergie. Quant à l’air, si Bercy n’a pas encore songé à installer un compteur sur le masque que nous porterons un jour en ville, comme les Japonais, nous payons déjà indirectement une « taxe atmosphérique » sans l’avoir compris, chaque fois que nous achetons un pot catalytique avec notre voiture ! Dans la même logique, les panneaux photothermiques et photovoltaïques pourraient acquitter un droit pour être exposés au soleil, l’un des rares biens encore gratuits de la nature : mais ne le sont-ils pas déjà un peu, via la taxe foncière ?

Biodiversité et OGM, a-t-on dit plus haut. L’abeille était une de ces aménités spontanément offertes par la biodiversité, mais l’apiculteur ayant succédé à l’aborigène collecteur de miel sauvage, a mis du temps à comprendre que le rôle de pollinisateur de l’insecte était sans doute plus important encore, non seulement pour l’Homme, mais pour la biosphère. Désormais, suite à l’amenuisement multicausal de ses populations, voici l’abeille promue au rang de collaborateur économique, que des camionnettes transportent, moyennant finances, de vergers en vergers désinsectisés dans certaines régions des USA …

Passons maintenant aux OGM, en reconnaissant que le mulet (sauf hasard nature) était déjà un organisme génétiquement modifié. Mais, pour qualifier les manipulations auxquelles se livrent certains chercheurs, fondamentaux ou appliqués, ne serait-il pas plus honnête, d’un point de vue sémantique, de parler désormais d’OGAM, organismes génétiquement et artificiellement modifiés ? Ainsi des « biocrates » (comme on dit, des technocrates), loin de respecter la notion d’espèce, empruntent à une méduse le gène de la luminescence pour le greffer sur des rongeurs (sans doute pour éduquer les enfants en les amusant…). Cette démarche n’était-elle pas déjà celle des apprentis sorciers du prion, inventeurs des farines animales pour herbivores, violant une loi biologique implicite, celle de la « séparation des potentialités » entre animaux et végétaux ? Et lorsque des multinationales de l’agro-alimentaire souhaitent breveter le vivant, leurs lobbies ont dans le même temps le cynisme de faire interdire l’utilisation de semences de variétés traditionnelles, connues depuis des siècles par les jardiniers (cf. l’affaire Kokopelli) !

Ainsi, dans tous les domaines, le « pacte biosphérique » initial a-t-il été outrageusement et définitivement dénoncé, unilatéralement de surcroît. Ainsi les aménités de la nature ont-elles été ramenées au rang de ressources, comme telles épuisables, donc monnayables, donc tarifées. Devant cette situation, comment éviter l’impasse ?

Plus de technique, à son tour polluante ? Comme le disait Raymond Barre, le meilleur économiste de Lyon, défaire et faire, c’est toujours travailler, à cela près qu’à chaque tour de manivelle – second principe de la thermodynamique oblige – l‘entropie augmente, avec elle le désordre non seulement écologique, mais social.

Plus de droit, pour assagir le pollueur en payeur, ou empêcher les détournements génétiques de l’agriculture intensive ? Mais que faire lorsque les nations puissantes refusent de signer le protocole de Kyoto, tandis que les nations émergentes aspirent à connaître à leur tour le « niveau de vie » dont nous avons bénéficié, en profitant d’elles pendant plusieurs générations ? Comment résister lorsque la réglementation européenne favorise les gros semenciers au détriment des petits ?

Moins de population, pour être moins goulus ? Mais que faire lorsque les deux principales Eglises de la planète se refusent à admettre que, si l’Homme primitif devait mettre au monde dix enfants pour qu’il en survive deux, cette égoïste prouesse est désormais non seulement inutile, mais éminemment dangereuse. Et si cette impérieuse nécessité demeure opaque pour l’espèce la plus intelligente de la biosphère, alors nos descendants connaîtront-ils, sous une forme ou une autre, la douloureuse régulation qui s’impose aux lemmings en pullulation. Sera-ce plus « humain » ?

A ce point, l’étonnement de l’écologue (et l’agacement de l’écologiste) est de constater comment l’histoire de la nature peut nous éclairer sur notre histoire d’espèce. La biosphère été mise en esclavage et, dans le même temps, la richesse et la diversité des individus et des cultures ont été froidement ravalées au rang de « ressources humaines », taillables et corvéables à merci. L’asservissement conjoint de la nature et des hommes est-il bien le « développement durable » (et souhaitable ?) prôné par la société mondialisée ?

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Ce texte a été présenté dans le cadre des “Entretiens de la Cité”, lors de la table ronde “Richesse des milieux, rareté des ressources” à l’Institut Michel Serres, le 17 novembre 2012.

Philippe Lebreton

Professeur honoraire de l’Université Lyon-1        04 78 55 36 66

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