Si les ressources énergétiques et matérielles le permettent, si l’effondrement climatique et démocratique en cours ne coupe pas des chaines industrielles mondialisées, si un crash financier profond ne paralyse pas durablement les circuits monétaires du capitalisme, nous allons assister à une évolution anthropologique sans précédent: une arrivée massive de robots humanoïdes dans nos sociétés.
Il y a à peine une vingtaine d’années, on se moquait des prototypes de robots humanoïdes: lourdauds, faibles et énergivores, mais surtout, totalement inadaptés à des situations non programmées. On a vu de prétendus fleurons technologiques, tomber d’un escalier, ne pas savoir se relever, en pleine démonstration devant la presse mondiale.
Ce temps est révolu. Les robots dansent, font des sauts périlleux, savent peler un œuf dur, recharger ou changer leur propres batteries. Il savent communiquer, ils savent observer, ils savent apprendre, il savent prendre des décisions. Du moins, ils essayent, car nous assistons aux débuts de cette nouvelle génération dite « intelligente », et de nombreux progrès restent encore à faire.
Il est encore difficile de croire que la robotisation ubiquitaire du monde, portée par de nombreux écrivains de science-fiction du XXème siècle, est en train de se réaliser. Et pourtant, en cette année 2026, de premiers robots humanoïdes grand public sont disponibles à la vente. Les ténors de la tech et les GAFAM annoncent leurs modèles pour 2027 et les années suivantes. Les Chinois sont en avance, produisent déjà la majorité des composants, et pourraient rafler la mise par des coûts très bas et des performances supérieures. C’est une course effrénée pour proposer les premiers exemplaires commerciaux, et prendre les devants sur un marché complètement vierge. Coût inférieur ou équivalent à celui d’une voiture de bas de gamme.
Deux événements récents donnent une idée du chemin technologique parcouru en trois décennies de robotique et d’informatique dopées au Web. Tout d’abord, le Consumer Electronic Show à Las vegas, en janvier dernier, où étaient présentés, entre autres, une cinquantaine de modèles de robots humanoïdes différents, puis la cérémonie de Nouvel An Chinois 2026, à la télévision d’état Chinoise, dans laquelle des acrobates humains se confrontent à des robots acrobates.
Reportage par un youtubeur français au CES 2026:
On constate que beaucoup de ces robots sont encore inexploitables au delà des conditions de démonstration, mais la somme des innovations exposées montre que les machines de demain dépasseront les capacités physiques humaines, à poids égal.
Vidéo choisie parmi une des centaines de vidéos Youtube filmées en français au CES 2026. Je ne suis pas responsable du contenu. Si vous ne voulez voir qu’une seule vidéo, regardez seulement la deuxième vidéo du Nouvel An Chinois. On rappelle à cette occasion que les extensions pour navigateurs, comme Ublock Origin par exemple, permettent de ne pas voir les publicités de Youtube.
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Édifiante démonstration au Grand Gala du Nouvel an chinois 2026.
PS: ces images sont des images réelles, pas de l’IA.
Cette démonstration est non seulement une démonstration technologique, mais également une démonstration politique et militaire.
Même si les robots sont pour quelques temps très onéreux, et encore très imparfaits, on estime que leur coût chutera rapidement, et que leur performances seront plus que suffisantes pour assister ou mener toute mission.
Penchons-nous maintenant sur le fonctionnement de ces robots. Cette connaissance est indispensable pour comprendre les enjeux politiques et sociétaux de leur massification.
Pour ce qui est du matériel, les robots humanoïdes ne cessent de s’améliorer vers la force, la légèreté, le contrôle des mobilités, la qualité des capteurs et des moteurs, la consommation d’énergie, la fiabilité, et bien sûr, le coût.
Rien de spécial, donc, sinon une consommation monstrueuse de ressources toujours plus rares, et toujours plus destructrices en matière d’environnement: métaux rares pour les parties électroniques embarquées, et l’informatique distante associée, métaux et plastiques high tech pour les parties mécaniques. Eau et énergie pour tout le monde.
Pour ce qui est de la partie logicielle, les robots actuels et en devenir sont basés sur des principes d’interaction similaires à ceux des véhicules autonomes qui sont déjà sur nos routes: caméras et capteurs pour percevoir leur environnement à tout instant, ordinateurs embarqués pour prendre des décisions, et pilotage du matériel jusqu’à l’accomplissement de la mission.
Mais l’ensemble des signes à détecter et identifier, pour un robot domestique, industriel ou militaire, est immensément plus important qu’un univers routier pour une voiture autonome. Les interactions avec les humains, leurs matériels et leurs milieux sont extrêmement diverses et complexes. Les missions sont infiniment plus variées, et par conséquence, les décisions sont bien plus difficiles à prendre.
C’est là qu’intervient l’IA. Pour qu’un robot devienne généraliste ou spécialisé sur un environnement ou une typologie de taches, il faut qu’il ait accès à des banques de données très importantes, à des outils d’IA capables de gérer simultanément les données d’une multitude de capteurs. Il faut qu’il ait accès à tout ce qui compose notre vie domestique, notre vie au travail, notre vie sociale, notre vie culturelle ou militaire.
Si ces données ne sont pas déjà accessibles, ou bien sont partielles, il faut que le robot apprenne, ce qui est une autre fonctionnalité des IA. Chaque robot devra apprendre à reconnaitre et cartographier précisément ce qui l’entoure, y compris les interactions avec les humains familiers ou distants. Ce sont des techniques similaires à celles utilisées par les réseaux sociaux pour analyser vos comportements par les données de capteurs, les photos et les vidéos que vous leur envoyez, ou par les agents conversationnels, pour converser avec vous.
Une partie des outils de l’IA peut être embarquée dans le robot lui-même, notamment ce qui concerne sa mobilité, la gestion globale des milieux, et les outils d’apprentissage. Alphabet (Google, Android, etc.) travaille précisément en ce sens, préfigurant que la réactivité est un facteur clé de l’efficacité. Mais la gestion des interactions plus complexes se fait en se connectant au réseau, et aux équipements proches. Comme le font déjà les assistants personnels dans les maisons ou sur les smartphones.
Il est plus que probable qu’un grand nombre de données servant à entrainer les IA à destination des robots domestiques, industriels et militaires, seront en grande partie issues des plus grands collecteurs de données de la planète. Nous les connaissons bien, et ils nous connaissent encore mieux que nous-mêmes. Ce sont les moteurs de recherche, et, bien sûr, ceux qui récoltent des données sur notre vie intime depuis 20 ans, et que nous identifions comme GAFAM en occident et BATX en Chine.
La naissance des Robot Studies
A l’aube de la commercialisation de cette première génération de robots domestiques, il est plus que temps de réfléchir aux implications écologiques, politiques et sociétales de la robotisation du monde.
Si les évolutions politiques, économiques et environnementales évoquées en préambule le permettent, la robotique humanoïde va envahir tous les milieux parce que le coût d’un robot, pouvant travailler 24/365 sans maladie, sans religion et sans syndicat, pouvant se recharger tout seul, est sans aucune mesure immensément inférieur à celui d’un employé humain.
La somme des bouleversements anthropologiques que la robotique humanoïde domestique, industrielle et militaire, laisse entrevoir, donne le vertige.
Quelles seront les conséquences de l’arrivée de machines humanoïdes intelligentes, au sens anglo-saxon, corvéables à merci, dans nos foyers, dans nos écoles, dans nos usines, dans nos rues, dans nos champs, nos hôpitaux et nos maisons de retraite ? quels gouffres entre richesse et pauvreté vont-ils encore s’agrandir ? quelles conséquences psychologiques, économiques, politiques, éducationnelles ? quelles conséquences géo-politiques lorsque les technologies et les données appartiennent à des blocs totalitaires ? qui contrôlera et exploitera les flux de données entrants et sortants des robots ?
Les Robot Studies n’en sont hélas qu’à leur balbutiements. La science-fiction donne une idée de certains domaines à explorer, et l’addiction aux smartphones donne également une idée des problèmes auxquels nous serons confrontés.
Pour la planète, c’est un désastre annoncé.
Entre l’extraction et l’industrialisation de matériaux pour la fabrication de millions ou de milliards de robots, leur exploitation liée à des data-centers de plus en plus grands, assoiffés d’énergie, d’eau et de ressources, nous rentrons dans une nouvelle phase d’accélération de la consommation de ressources et de libération de gaz à effet de serre. C’est-à-dire vers une accélération de l’entrée vers un monde paralysé par des désastres climatiques permanents.
Peut-on échapper à cette fuite en avant ? Il est possible que la somme des bouleversements provoqués par la robotisation de la société enclenche des crises encore plus profondes qui paralysent au final son usage ubiquitaire, et signent, à l’image du robot du « Roi et l’Oiseau »(1946-1980) de Prévert et Grimault, la fin de la numérisation du monde. La planète serait bien néo-luddiste…


