Effondrement

26 janvier 2011,

La première prise de conscience qu’un effondrement de notre civilisation pourrait avoir lieu, de mon vivant ou du vivant de mes enfants, m’est venue en 2008 à la suite d’une conférence d’Yves Cochet à Sciences Po Paris. Il y montrait la courbe ci-dessous, tirée du site de Paul Chefurka (1), dont j’ai découvert l’existence à cette occasion.

Chefurka, un écologiste canadien anglophone, explique que la population dépend étroitement de l’énergie consommée, l’essentiel de cette énergie vient de sources fossiles, le pic de ces énergies non renouvelables est au plus tard en 2020, donc le déclin des ressources énergétiques va entrainer l’effondrement de la population. Alors que l’Organisation des Nations Unies prévoit une stabilisation de la population mondiale autour de 9 milliards vers 2050, Chefurka pense que nous ne dépasserons pas 7,5 milliards et qu’ensuite il n’y aura pas stabilisation mais déclin rapide. La population mondiale tomberait à moins de 2 milliards vers la fin du siècle, et même deux fois moins si l’on prend en compte d’autres facteurs que l’énergie fossile comme le changement climatique, la perte de fertilité des sols, le manque d’eau douce, la pollution…

J’aimerais que des personnes compétentes mettent à mal ce modèle, mais pour le moment, plus de 3 ans après, je n’ai rien vu dans ce sens. Pour me rassurer je me dis qu’il sous-estime la capacité d’adaptation de notre espèce, ainsi que l’importante marge de manoeuvre que constitue le gaspillage actuel. Par exemple nous consacrons une part très importante de nos céréales et légumineuses à nourrir des animaux, de l’ordre de 60 % en Europe, alors qu’une alimentation moins carnée maintiendrait un aussi bon, sinon meilleur, état sanitaire.
Depuis ce premier contact un peu rude avec Chefurka, j’ai lu le livre plus ancien et un peu plus optimiste de Jared Diamond sur l’effondrement des civilisations (2). Diamond montre assez bien comment certaines sociétés ont disparu du fait d’une dégradation de leur environnement, principalement dû à une destruction des ressources, à la déforestation, en bref tout ce que les écologistes proscrivent. La bonne nouvelle est que certains peuples (les Islandais, les Japonais, les Tikopiens) ont réussi à faire durer leur société avec une meilleure gestion du rapport population/ressources. La mauvaise est qu’avec la mondialisation cette gestion devrait faire l’objet d’un consensus international qu’on ne voit pas venir. Ce bref aperçu masque un peu la complexité de l’ouvrage, qui est discutée en détail sur le blog du Monde diplomatique (3).

Je n’ai pas encore lu, mais j’ai la ferme intention de le faire, le livre de Joseph Tainter sur l’effondrement des sociétés complexes (4). Cet auteur est un autre professeur étatsunien, plus jeune que Diamond. En bon universitaire soucieux de se singulariser, il développe la thèse que les causes environnementales ne seraient pas les déterminants ultimes des effondrement soudains de sociétés complexes. Le facteur qui tue serait l’excès de division du travail, la mise en place d’une bureaucratie de plus en plus coûteuse en ressources. La bonne nouvelle de Tainter est que d’après les squelettes, les survivants à l’effondrement de l’empire romain semblaient se porter mieux que les sujets de cet empire du temps de sa splendeur.
Enfin mon édification sur l’effondrement a été sensiblement enrichie par la conférence de Dimitri Orlov, que l’on peut écouter en VO sous-titrée sur internet (5).
Orlov, dans un discours savoureux et plein d’humour, développe l’idée que l’effondrement à venir des Etats-Unis sera plus difficile à vivre que l’effondrement de l’Union Soviétique. Une économie inefficace comme l’était celle de l’URSS offre une meilleure capacité de résilience qu’une économie de l’abondance et du flux tendu (6) comme celle des USA. Je n’avais jamais pris conscience de cet effondrement soviétique et particulièrement pas du choc pétrolier qui avait peut-être été décisif dans ce processus. J’ai appris ensuite que la Russie a subi une chute du PIB de 45 % en 8 ans et une décroissance spectaculaire de la population.

Elle a perdu dans cet effondrement un nombre potentiel de Russes de l’ordre de 20 millions ou davantage. Cette expérience en vraie grandeur donne une certaine vraisemblance aux modèles inquiétants de Chefurka.ImageJ=1.38x

Pour terminer sur une note positive, on commence à parler en France du mouvement des « Transition Towns ». Le but de ce mouvement est d’amortir les conséquences prévisibles de la décroissance pétrolière et d’éviter dans la mesure du possible l’effondrement de notre société, mais cette histoire mérite une chronique séparée, à suivre donc…

Ghislain Nicaise

(1) http://www.paulchefurka.com/WEAP/WEAP.html
(2) Collapse. How societies choose to fail or succeed. J. Diamond 2005, traduit en français en 2006.
(3) http://blog.mondediplo.net/2008-01-18-Effondrement-de-Jared-Diamond
(4) The collapse of complex societies. J.A. Tainter 1990. Cambridge Univ. Press
(5) http://www.dailymotion.com/video/xcoiah_1-6-dimitri-orlov-survivre-a-l-effo_news
(6) Flux tendu : Acheminement régulier, en temps utile, de produits destinés à être vendus immédiatement, sans stockage.