PIB or not PIB

9 novembre 2011,

par Thierry Caminel

L’évolution du produit intérieur brut (PIB), mesure de la croissance économique, est un sujet politique majeur. Les partis politiques traditionnels font le pari de la croissance, et même un parti écologiste  tel qu’ Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ne souhaite se prononcer, ni en estimant le taux le plus probable pendant la période 2012-2017, ni en annonçant celui qui serait nécessaire pour atteindre des objectifs réalisables de réduction de l’empreinte écologique. Dans leurs propositions, certaines mesures sont néanmoins chiffrées en pourcentage du PIB, supposant donc implicitement que celui-ci ne décroitra pas.

Est-ce si sûr, et est-ce souhaitable ?

Croissance et écologie : que disent les écologistes ?

Les écologistes savent, depuis longtemps, que la croissance économique finira un jour, et qu’elle est néfaste. Dès 1974, quelque temps après le rapport pour le Club de Rome sur ‘Les limites de la croissance’, René Dumont, le premier candidat écologiste à l’élection présidentielle déclarait : « il faut nous orienter vers la croissance zéro pour aboutir à la sécurité alimentaire et sociale ». Il n’a pas été entendu, avec les conséquences sur le climat, les ressources, la biodiversité etc… que l’on sait.

Plus récemment, le projet 2012 de la commission économique d’EELV rappelait que « Le PIB, on le sait, est un indicateur bien fruste de la qualité de vie et de la qualité des richesses économiques créées. […]. Une croissance infinie n’est pas compatible avec le fait de vouloir réduire par au moins quatre nos émissions de CO2 pour éviter la catastrophe climatique ». Ce projet introduisait aussi le concept de croissance du PIB maximale admissible pour atteindre les objectifs de réduction de l’empreinte écologique .

Mathématiquement, pour que la croissance ne soit pas infinie, il faut que le taux de croissance devienne négatif ou nul à un moment ou à un autre…

Que disent les économistes ?

Dans le passé, il y a toujours eu un couplage fort entre la croissance du PIB et les  émissions de CO2 ou la consommation énergétique: les hausses du PIB se sont toujours accompagnées de hausse des consommations et du CO2, et les récessions ont provoqué des baisses. La corrélation n’est pas de 1 pour 1 du fait de l’amélioration de l’efficacité énergétique de l’économie, mais cette efficacité ne s’améliore que d’environ 1% par an depuis 40 ans, ce qui est bien insuffisant pour compenser la croissance de l’activité.

Qu’en sera-t-il demain ? Grossièrement,  il y a 2 catégories d’économistes : ceux qui estiment que le progrès technique permettra le ‘découplage absolu’, c’est à dire une croissance économique sans dégradation de l’environnement, et ceux qui estiment que le découplage ne peut être que partiel.

Parmi ces derniers,  Tim Jackson a montré à partir des statistiques disponibles que, si le « découplage relatif » – à savoir la baisse de l’impact environnemental par unité produite – est souvent avéré, en revanche le « découplage absolu », autrement dit la baisse de l’impact total en situation de croissance ne se retrouve pas, sauf exception, dans la réalité, et qu’il n’y pas de raisons pour que ça change dans le futur [1].

D’autres économistes, à la suite des rapports pour le Club de Rome ou même avant leur publication, ont théorisé la décroissance économique, notamment en se basant sur les lois de la thermodynamique (Georgescu-Roegen) ou sur les flux énergétiques (Ayres, Warr).

A ma connaissance, les économistes proches du mouvement écologiste estiment qu’il ne peut y avoir de découplage absolu dans l’avenir, quels que soient les progrès techniques [2].

Le contre-exemple allemand

Les émissions de CO2 en Allemagne ont augmenté de 5,2% en 2010, alors que ce pays est l’un des plus efficaces d’un point de vue énergétique. Cette hausse est liée, pour l’essentiel, à la croissance du PIB. Les pays ayant une faible croissance, même moins efficaces, ont baissé leurs émissions.  D’ici 2020, l’Allemagne devrait émettre 350 millions de tonnes de CO2 [3], produits par la combustion d’énergies fossiles qui accompagnera sa sortie rapide du nucléaire. Ce pays ne pourra satisfaire ses engagements européens qu’en achetant des quotas d’émissions aux autres pays plus sobres en CO2 (par exemple à la Grèce, dont les émissions baissent du fait de la récession…. ).

L’exemple allemand illustre le couplage entre activité économique et évolution de l’empreinte écologique, même dans un pays à la pointe de l’innovation environnementale.

Scénarios énergétiques et PIB

L’association Négawatt a développé un scénario qui a pour objectif à la fois une décarbonisation et une dénucléarisation les plus rapides possibles de la production énergétique. Il est basé sur la réduction des consommations énergétiques via la sobriété et l’efficacité, un recours important aux énergies renouvelables, la gestion coordonnée des réseaux, et un mécanisme nouveau de stockage de l’énergie.

Ce scénario ne fait pas d’estimation d’évolution du PIB, et n’estime pas non plus la part de PIB requise pour le financer, ni son impact sur le PIB.

Pourtant, cet impact pourrait être très important. Le scénario requiert en effet, pour satisfaire ses objectifs, une décroissance des consommations énergétiques en France de 4% par an, pendant plus de 20 ans

Si on admet le couplage partiel entre PIB et consommation énergétique, alors la mise en œuvre de ce scénario conduira nécessairement à la décroissance du PIB, ce qui est cohérent avec les autres approches décrites plus haut.

Notons que, outre la décroissance énergétique, le scénario requiert de forts changements des comportements, tels que la réduction de moitié de la consommation de viande et d’un quart des déplacements en voiture, le recyclage généralisé, etc. Malgré l’impact sur les secteurs économiques associés (élevage, agriculture céréalière, industrie automobile, …) et le PIB, il y aurait un impact positif sur l’emploi, ce qui confirme, si besoin était, que la hausse du PIB n’est pas la condition nécessaire à la création d’emploi.

Les scénarios énergétiques stabilisant le climat qui ne supposent pas une décroissance énergétique/économique requièrent tous, à ma connaissance, un recours à la séquestration carbone et/ou au nucléaire [4].

Pic pétrolier et PIB

Dans le passé, chaque hausse rapide du prix du pétrole a été suivie par une contraction du PIB. C’est logique dans la mesure où, sans découplage, l’énergie est nécessaire à toute activité économique, donc la hausse du prix de l’énergie ne peut que ralentir l’économie et donc diminuer le PIB.

Contrairement à ce que disent les économistes classiques, la hausse du prix du pétrole liée au pic pétrolier ne permet pas l’exploitation de nouvelles réserves, car les crises économiques induites provoquent un ralentissement des investissements pour l’industrie pétrolière, alors que celle-ci demande de plus en plus de capitaux pour exploiter les dernières réserves de la planète.

Il s’ensuit que, très probablement, le plafonnement de la production pétrolière dans les prochaines années provoquera des hausses du prix du pétrole et de nouvelles contractions du PIB. Une étude récente estime que la crise actuelle devrait conduire à des prix du pétrole entre 145 et 180 dollars en 2015 [5].

PIB, réglementations, taxes

Aller toujours plus vite, produire toujours plus de biens, optimiser les productions en dérégulant, délocalisant, intensifiant, construire des autoroutes,  augmenter la masse monétaire, etc …  toutes ces actions permettent d’augmenter le PIB (du moins dans un monde sans limites ….). C’est la justification des politiques publiques néo-libérales, avec les conséquences que l’on sait.

A contrario, augmenter les normes environnementales, taxer l’énergie, limiter l’offre de déplacement, réglementer les flux financiers etc… sont des mesures qui réduisent la croissance.  Cet argument est systématiquement opposé aux écologistes par les économistes libéraux, et ils ont raison. Une politique environnementale est nécessairement anti-libérale, et ne peut conduire qu’à la baisse du PIB.

PIB et dette

Si les pays de la Zone euro avaient connu plus de croissance économique, ils auraient eu plus de capacités de remboursement et seraient moins endettés. La dette est la conséquence d’un pari perdu sur la croissance à venir : les pays empruntent pour favoriser la croissance, dans une logique keynésienne. Le problème, c’est que ça ne marche plus, car la croissance est structurellement orientée à la baisse, et la situation ne peut qu’empirer si nos dirigeants continuent d’êtres aveuglés par l’obsession de la croissance [6].

PIB et pédagogie

Des décennies de croissance économique laissent des traces dans la conscience collective, et il est difficile d’évoquer la décroissance économique dans une programme électoral.

Pourtant des pédagogies existent pour expliquer pourquoi le PIB n’est pas un bon indicateur, pourquoi il faut le faire baisser, surtout pourquoi il baissera quoiqu’on veuille, et qu’un monde avec moins de PIB peut être un monde avec moins de mal-bouffe, plus de travail, moins de stress, plus de convivialité etc…

Les anglais des « Territoires en Transition » (Transition Towns) ont développé une telle pédagogie, basée sur l’explication du pic de production du pétrole ; ça semble marcher, car leur approche est pragmatique. Ils ne parlent pas ouvertement de décroissance économique, mais celle-ci est implicite.

Conclusion pour un programme écologiste en 2012

Si l’on admet que la croissance de l’activité économique est néfaste pour l’environnement, et qu’il en sera ainsi dans les années à venir car le découplage ne peut être que très partiel, on en déduit que :

La décroissance du PIB est à la fois nécessaire à la réduction de l’empreinte écologique, et inévitable car on atteint les limites physiques de notre monde, notamment sur le plan énergétique. Puisque le PIB va baisser, un programme écologique ne devrait pas compter sur une croissance de celui-ci pour financer les retraites, l’aide au développement etc… Il est temps d’admettre la décroissance du produit intérieur brut, qu’elle soit anticipée par nos mesures, ou subie du fait des récessions.

Une sortie rapide du nucléaire qui ne serait pas accompagnée d’une baisse significative du PIB ne pourrait conduire qu’à un usage accru des énergies fossiles. En d’autres termes un accord programmatique avec un parti ayant une politique de soutien à la croissance conduirait nécessairement à un abandon de la lutte contre le réchauffement climatique et une augmentation de notre dépendance aux hydrocarbures fossiles.

Les écologistes doivent assumer le fait qu’une politique environnementale conduit à la réduction du PIB, et que ce ne devrait pas être un problème car le PIB est un mauvais indicateur, dont la croissance ne reflète pas celle de la qualité de vie.

Une prospérité sans croissance est non seulement possible, mais doit être au cœur de tout programme d’écologie politique.

C’était déjà ce que disait René Dumont, il y a presque 40 ans:  « Une croissance indéfinie est impossible, nous n’avons qu’une seule Terre, mais une civilisation du bonheur est possible. Les solutions existent, mais l’opinion les ignore car les structures actuelles et les détenteurs du pouvoir économique et politique s’y opposent » .  Ça reste plus que jamais d’actualité.

Thierry Caminel

[1] Lire par exemple : Pascal Canfin – Écologie, emploi, inégalités : pour une nouvelle synthèse progressiste – Esprit Mars/Avril 2011,
et Jérôme Gleize – La croissance verte est-elle possible – Utopia Mai 2011
mais aussi Alain Grandjean, Michel Husson, Jean Gadrey, …

[2] voir notamment une des présentations de Tim Jackson.

[3] la revue spécialisée  « L’Usine à GES » cite le chiffre de 500 millions de tonnes de CO2 pour la sortie du nucléaire par l’Allemagne d’ici 2020. Voir aussi l’article du New Scientist, et celui de Reuters. Ce dernier article cite Merkel, qui dit que 10 à 20 GW de centrales au fossile devront être construit d’ici 10 ans – autant que ce que produit la Belgique.

[4] Voir par exemple de récentes synthèses destinées au GIEC :

– The representative concentration pathways: an overview. Van Vuuren et al.

– RCP2.6 exploring the possibility to keep global mean temperature increase below 2°C. Van Vuuren et al.

[5] Voir une étude du CIRED, citée par Oil Man.

[6] Lire le blog de Gilles sur ce sujet.