Aventures en permaculture : 1 – LES ARBRES

10 août 2012,

par Ghislain Nicaise

En feuilleton d’été, nous reproduisons les premiers épisodes d’une chronique parue dans la Gazette des Jardins à partir de 2009, intitulée « Aventures en permaculture ».

1- L’importance des arbres  (La Gazette des Jardins n° 83, Janvier-Février 2009)

Tout a commencé vers 2005 quand j’ai cherché un conférencier qui puisse venir à Nice nous expliquer ce qu’était l’empreinte écologique. J’ai cherché pendant environ six mois sans succès et me suis dit qu’après tout ce pouvait être moi le conférencier. Je me suis mis à acheter des livres et à consulter Internet sur le sujet jusqu’à ce que j’arrive à une conférence ponctuée d’environ 70 diapositives que j’ai eu l’occasion de présenter à des publics variés (écrire à La Gazette si vous désirez une conférence). Tout allait bien de ce côté. Le problème était qu’après avoir creusé le sujet, je me suis trouvé incliné à penser, avec d’autres, que l’espèce humaine a dépassé la biocapacité de la planète et que la civilisation industrielle allait connaître de graves difficultés, peut-être de mon vivant, sûrement de celui de mes enfants. Les petites exploitations agricoles en polyculture avaient permis à notre pays de traverser la crise de la dernière guerre mondiale sans famine, mais ces lieux d’autarcie alimentaire sont devenus l’exception. Les paysans sont partis à la ville, d’une population agricole active d’environ 10 millions en 1945, nous en sommes à 1 million alors que la population totale du pays a augmenté d’un bon tiers. Notre économie depuis 50 ans a privilégié les grandes exploitations spécialisées, utilisant peu de main d’oeuvre, inféodées au pétrole, par les intrants, les transports, la mécanisation. La prochaine crise grave risque de poser de sérieux problèmes de survie.

Dans ce contexte plutôt inquiétant, fin 2007, plusieurs économistes dont certains avaient l’air sérieux, annoncent une crise financière grave au deuxième semestre de 2008. Voilà en bref les raisons pour lesquelles nous avons converti cet été nos économies en un hectare de terrain avec une maison dans l’arrière pays niçois. Ce terrain, à 750 m d’altitude, comporte 3000 m2 de bois, principalement des pins, avec des chênes pubescents en lisière, des noisetiers, des genévriers. Le reste est une prairie en pente anciennement cultivée, avec un replat fait de remblais autour de la maison. Le replat de plus de 350 m2 était tout indiqué pour un potager, avec des petits fruitiers, petits pour ménager la vue superbe sur les Préalpes (Fig. 1). Que faire du reste ?

Fig. 1. Le futur potager, protégé des sangliers, blaireaux et chevreuils par une clôture. Pour le moment, sous la neige il y a beaucoup de chiendent.

L’enjeu étant bien entendu de nourrir une famille sur ce terrain, j’ai exhumé de vieux livres des années 1980 qui parlaient de permaculture. J’ai déjà eu l’occasion de m’expliquer sur ce terme dans Le Sauvage. La permaculture vise en particulier à créer un écosystème productif en nourriture…

Les bouquins que je feuilletais étaient fortement anglo-saxons, voire écrits en anglais, avec de nombreuses références sur la Tasmanie ou sur le Massachusetts, clairement trop exotiques, mais la permaculture est une notion exportable. Il y a un site francophone de permaculture (pour le moment inaccessible), tout un monde associatif à découvrir, encore étranger pour moi. Près de notre terrain nouvellement acquis, il y a cependant des agriculteurs intellectuels qui savent ce que ce mot veut dire, et leur présence a été une des motivations déterminantes dans notre achat.

Une des notions clefs de la permaculture qui ressort tout de suite de mes livres de jeunesse écolo est l’importance des arbres. Ne me faites pas dire que la permaculture se réduit à l’arboriculture mais elle en privilégie l’approche. Cette valorisation de l’arbre résulte d’abord d’une critique des cultures herbacées, qui pour le moment dans nos pays occidentaux consomment 7 à 10 calories d’énergie fossile pour produire une calorie de nourriture. Nous mangeons littéralement du pétrole, une ressource limitée par la géologie. Les arbres sont permanents, en tous cas pluriannuels, ils nécessitent un investissement énergétique initial limité et par la suite des soins relativement discrets. Enfin on peut même appeler l’écologie scientifique à la rescousse pour la glorification de  l’arbre : il va puiser profond des aliments qu’il ramène à la surface pour enrichir l’humus, la biomasse de la forêt est supérieure à celle de la prairie, la forêt régule le climat (Fig. 2) et le cycle de l’eau. L’agriculture, même traditionnelle (on dirait maintenant « bio »), peut créer des déserts en coupant les arbres, comme l’a montré l’exemple classique de la région du Harrapan au Pakistan. Cette région est restée fertile jusqu’à ce qu’un peu plus de la moitié des forêts ait été éliminée pour être remplacée par des champs, c’est maintenant une région semi-désertique.

Fig. 2. Les arbres entretiennent un microclimat. Alors que la prairie (futur potager et verger) est couverte d’une épaisse couche de neige, que son sol est gelé, ce n’est pas le cas dans le bois de chênes pubescents et de pins, juste à côté.

Que mangeons-nous qui nous vienne des arbres ? La première réponse qui vient à l’esprit est évidemment : des fruits. Les fruits apportent des sucres, des vitamines, des fibres. Il y aura donc des fruitiers mais on (c’est à dire notre espèce) ne peut se nourrir exclusivement de pommes, prunes, abricots ou agrumes. Nous avons semble-t-il conservé une certaine incapacité à synthétiser des vitamines, héritée de nos lointains ancêtres primates frugivores, mais, nous évadant de la forêt pour conquérir la planète, nous avons perdu l’aptitude à survivre en ne mangeant que des fruits.

D’autres arbres, noyers, amandiers, oliviers fourniront principalement des lipides, mais leur apport en protéines est loin d’être négligeable comme nous le verrons dans un autre épisode.

Enfin assez peu d’arbres apportent des calories sous forme de sucres lents, d’amidons qui tiennent au corps. La pomme de terre a encore de beaux jours devant elle même pour les permaculteurs endurcis : on peut récolter de l’ordre de 100 kg de patates sur la surface occupée par un seul arbre. Toutefois si l’on veut diversifier (après tout des famines sévères et l’exode massif des Irlandais vers l’Amérique ont été causés par une seule maladie de la pomme de terre) on peut retenir sous notre climat le chêne à glands doux et surtout le châtaignier. Je vous reparlerai plus tard peut être un jour des glands doux, pour le moment ma forêt nourricière se limite à un seul jeune chêne de 12 cm de haut donné par un ami, aucun pépiniériste n’en vend. Donc il faut planter des châtaigniers. La châtaigne contient à peu près 80 % de sucres lents et plus de 6 % de protéines, trois fois plus que les pommes de terre. Il y a autant de protéines dans 1kg de châtaignes que dans 3 litres de lait. J’ai un souvenir encore vif de notre passage dans la Castagniccia, qui a hébergé une (perma)culture basée sur la châtaigne : à une époque pas si lointaine, les habitants de cette région corse mangeaient essentiellement des châtaignes et des cochons nourris à la châtaigne. Le châtaignier est calcifuge : coup de chance notre terrain ne semble pas calcaire et dans le petit bois il y a même quelques châtaigniers débutants. Pourquoi ces châtaigniers ne dépassent-ils pas 50 cm de haut ? C’est le premier mystère. Sont-ils ravagés périodiquement ce qui les empêche de dépasser une certaine hauteur ? Leurs racines seraient-elles stoppées par un sous-sol hostile ? Les gros châtaigniers ont-ils été décimés par la maladie ou les tronçonneuses au point de ne pas avoir laissé de trace dans notre lopin ? Il  y en a forcément plus loin, sinon on n’en verrait pas de petits.

Quels châtaigniers planter ? Comment  et où les planter ? En bon universitaire, je cherche des livres et je tombe sur un titre de 2008 inespérément prometteur : « Tout savoir sur les Châtaignes et châtaigniers dans les Alpes-Maritimes » par Nicole Alunni. On ne peut pas dire du mal de ce petit livre bien tourné mais il penche du côté guide touristique Gallimard plutôt que du côté pratique de la castanéiculture, ce n’est pas exactement ce qu’il me faut…

(à suivre)

Ghislain Nicaise