La permaculture

9 septembre 2010,

En janvier 2009, à la demande de Michel Courboulex, j’ai rédigé le premier d’une série d’articles qui paraissent depuis tous les deux mois dans la Gazette des Jardins. Cette série s’intitule « Aventures en permaculture ». Elle relate mes essais souvent maladroits et parfois comiques d’installer un écosystème permettant la survie humaine. Ces essais ont pour localisation le hameau Pinaud dans l’arrière-pays niçois, d’où la signature sous le pseudonyme Ghislain Depinaud. J’essaye d’expliquer brièvement ce qu’est la permaculture dans le premier article, mais plusieurs ami-e-s m’ont demandé de leur en dire davantage. C’est ce qui est tenté dans ce qui suit.

Définition
Selon les termes de l’inventeur du mot « permaculture », Bill Mollison, la permaculture est une méthode de création d’environnements humains durables. Le mot lui-même est une contraction non seulement d’agriculture permanente mais aussi de culture permanente, car les cultures ne peuvent survivre longtemps sans une base d’agriculture durable et une éthique de l’utilisation des sols (1). L’objet de la permaculture est de créer des écosystèmes pérennes et nourriciers pour l’espèce humaine, économiquement viables. D’agricole au départ, le concept a été généralisé à la construction de sociétés humaines durables et résilientes, ce qui englobe l’habitat et l’économie en général. Les lignes qui suivent seront consacrées au socle agricole de la permaculture, qui lui donne son crédit et son originalité.

Naissance
Ne pas croire qu’il s’agit d’un « mollisonisme », d’une théorie et sa pratique qui seraient inventées par le seul promoteur du mot permaculture. D’ailleurs le premier livre à introduire ce mot est déjà une collaboration (2). Tous les permaculteurs, Mollison inclus, reconnaissent les contributions indépendantes et totalement convergentes d’autres innovateurs parmi lesquels Masanobu Fukuoka est probablement le plus célèbre (3). Cette émergence multicentrique d’un nouveau mode d’interaction entre l’homme et son environnement, sans référence à une doctrine écrite fondatrice, est comparable à la croisade sans bible de l’écologisme (4). On doit d’ailleurs considérer la permaculture comme l’une des composantes du mouvement écologiste, ce qui est sorti de plus abouti de l’élan de retour à la terre des années 1970, même s’il y a eu quelques précurseurs avant cette date.

L’échec des pratiques agricoles contemporaines
La permaculture tire sa force de ses succès agricoles mais se situe d’abord en opposition à l’échec patent de l’agriculture industrielle et de la gestion moderne des sols. Ce qu’il est convenu d’appeler le développement détruit les sols arables au rhythme de plus de 100 000 km2 par an à l’échelle mondiale (5) soit deux fois la surface d’un pays comme le Danemark. Cette perte est partiellement due à l’urbanisation, mais les pratiques agricoles y contribuent largement. En France on estime qu’un quart des terres agricoles sont en érosion (6). L’agriculture contemporaine comme l’agriculture traditionnelle ont principalement recours au labourage suivi par le semis de plantes annuelles. Le sol exposé par les labours donne prise à l’érosion, par les eaux et, à un moindre degré sous notre climat, par le vent (7). Les permaculteurs proscrivent le travail mécanique du sol sauf à l’installation des premières plantations.

L’importance de l’arbre
Dans leurs choix de végétaux, ils font passer les arbres et arbustes avant les plantes herbacées, les plantes pérennes avant les plantes annuelles, les plantes annuelles qui se resèment toutes seules avant celles que l’on doit semer. Les arbres sont des acteurs puissants de la fabrication des sols, ils vont chercher les éléments nutritifs profondément et les restituent en humus avec la chute des feuilles, leurs racines cassent le socle rocheux sous-jacent (7). Les arbres sont aussi des acteurs majeurs dans la gestion de l’eau et du climat. L’agriculture, même à l’ancienne (on dirait maintenant « bio »), peut créer des déserts en coupant les arbres. La disparition des arbres, du fait de l’homme, des changements climatiques ou des deux à la fois a souvent été décisive dans l’effondrement des civilisations disparues (8).

Une ouverture sur l’après-pétrole
D’autre part, l’agriculture moderne est totalement inféodée à l’utilisation de pétrole avec, suivant les cas, la dépense de 7 à 15 calories de carburant pour une calorie alimentaire produite. On ne parle pas ici des nourritures exotiques ou hors-saison : il a été calculé que la dépense énergétique se monte à 600 fois l’énergie contenue dans l’aliment pour une mangue du Kenya mangée à Londres (9). La permaculture est l’une des raisons d’espérer en une civilisation de l’après-pétrole. Elle utilise moins de main d’oeuvre que l’agriculture traditionnelle et beaucoup moins d’engins mécaniques que l’agriculture industrielle moderne, dans certains cas elle s’en passe totalement. L’intervention principale des permaculteurs dans un écosystème achevé devient la récolte.

La stabilité par la biodiversité
La vision classique de l’utilisation agricole de l’espace tend à séparer en compartiments distincts le potager, le verger, le champ de céréales, le poulailler, la porcherie etc…L’agriculture productiviste moderne ne fait qu’exacerber cette tendance. Or la monoculture d’une espèce sur de grandes surfaces est un terrain privilégié pour les pestes donc une incitation forte à l’utilisation de pesticides. La chance du doryphore c’est le champ de pommes de terre. Même un simple alignement dans le potager va faciliter la propagation des phytophages. Tout le monde est conscient que les pesticides peuvent être redoutables. L’effondrement des populations d’abeilles, les images d’ouvriers agricoles chinois pollinisant les pommiers au pinceau ont pu alerter l’opinion sur l’utilité des insectes.
Les permaculteurs mélangent allègrement toutes les plantes cultivées et de plus y rajoutent des espèces non alimentaires dont le rôle principal est d’accroitre la biodiversité, de permettre le foisonnement des espèces animales les plus variées possible, en particulier bien entendu les prédateurs des phytophages, ou d’enrichir le sol en azote (légumineuses ou encore aulnes).

L’utilisation des animaux
Les écosystèmes que cherchent à réaliser les permaculteurs comportent d’ailleurs bien d’autres animaux que les insectes, animaux domestiques ou non. D’abord les prédateurs d’insectes ou de mollusques : oiseaux, batraciens, hérissons. Une citation célèbre de Bill Mollison dans le milieu de la permaculture est « ne dites pas que vous avez trop de limaces dans votre jardin, dites que vous n’avez pas assez de canards », ce qui a amené des adeptes à remarquer que certains canards aimaient bien les salades aussi. Les oies sont particulièrement appréciées parce qu’elles se débrouillent toutes seules, sans qu’il faille leur dédier des cultures alimentaires. Sepp Holzer, qui a développé son écosystème à 1500 m d’altitude dans une montagne froide d’Autriche, fait labourer le sol par ses cochons. Le film fascinant qui présente ses réalisations (10) n’explique d’ailleurs pas tout sur la liberté exacte laissée aux animaux.

Le jardin-forêt
Une des réalisations les plus abouties des permaculteurs est la création de jardins-forêts. Un jardin-forêt, c’est assez facile à réaliser en climat tropical humide ou sub-tropical, il en existe déjà des quantités, de tradition fort ancienne. La canopée est une protection contre l’excès d’ensoleillement.  Il y a même des cultures industrielles comme celle du cacao qui ne se font qu’à l’abri de grands arbres. La palmeraie des oasis comporte trois étages de végétation : sous la canopée des dattiers, on trouve des grenadiers, des agrumes et au sol des légumes. Il est moins évident d’imaginer un jardin-forêt dans le nord de l’Europe, mais le plus étonnant n’est pas le concept, c’est la réussite. Le jardin de Robert Hart, en Angleterre (près du Pays de Galles) était la référence du jardin-forêt en pays tempéré froid jusqu’à sa mort en 2000. Pour une vision un peu littéraire de ce type de jardin, on peut consulter l’ouvrage de Robert Hart (11), pour un ensemble de conseils pratiques et adaptés au climat britannique – par extension à celui d’une bonne partie de la France –  celui de Patrick Whitefield est plus riche (9). Les autres ouvrages que j’ai pu consulter sur ce sujet concernent surtout l’Amérique du Nord.

Le jardin-forêt selon Hart comporte 7 étages ; sous les grands arbres qui forment la canopée se logent les arbres nains et arbustes, entourés des buissons, le sol est couvert par les plantes herbacées parmi lesquelles il distingue celles qui rampent, celles dont la partie consommée est souterraine, enfin une strate verticale est représentée par les plantes grimpantes (Fig. 1). Dans la compétition pour la lumière et les éléments minéraux, le rendement de chaque plante prise isolément est inférieur à ce qu’il serait dans un champ ou un verger conventionnel mais la productivité de l’ensemble est globalement supérieure pour une surface donnée. La diversité des systèmes racinaires minimise la compétition dans un volume donné de sol. Les plantes les plus hautes réduisent les besoins en eau des plus basses en créant un microclimat humide sous leurs branches (9). Si l’on ajoute le moindre apport de travail humain ou mécanique, la quasi-absence d’intrants, la protection de l’environnement et l’autonomie alimentaire locale, on a le tableau d’excellence écologique. Le concept est applicable aux petits jardins de banlieue, avec un seul arbre voire pas d’arbre du tout. Plusieurs auteurs après Hart  insistent d’ailleurs sur l’intérêt d’introduire cette pratique en milieu urbain.

Perma et aqua-culture
La permaculture s’intéresse beaucoup à la gestion de l’eau, mais moins pour arroser ou irriguer que pour compléter et diversifier l’écosystème, ainsi que pour satisfaire les besoins humains. Un plan d’eau hébergera toute une faune qui va interagir avec la partie terrestre du domaine (voir plus haut le problème des limaces) et dans certains cas produire des poissons. Pour Sepp Holzer (10) la pisciculture est rentable, elle contribue aux échanges économiques avec l’extérieur mais dans ses étangs la diversité est maximale, avec des prédateurs (brochets) et des abris pour que leurs proies puissent leur échapper. L’aquaculture en serre a fait les beaux jours du New Alchemy Institute dans le Massachusetts pendant une vingtaine d’années. Même si cette expérience est terminée, elle est exemplaire d’une démarche d’expérimentateurs qui faisaient de la permaculture sans le savoir.

L’intégration de l’habitat humain
Les « arches » réalisées par les new alchemists ont été conçues autour de la pisciculture de poissons tropicaux en serre, les Tilapias. Ces poissons herbivores avaient l’avantage de ne pas risquer de perturber le milieu environnant, ils n’auraient pas échappé au froid du premier hiver. Les réservoirs de culture jouent le rôle de volant thermique pour stocker la chaleur. Des légumes profitent de la chaleur de la serre et de l’engrais fourni par les poissons. Dans l’arche construite par les new alchemists au Canada, l’habitat humain associé était prévu avec un poêle d’appoint au bois, qui a été abandonné après quelques hivers. Cette intégration entre production alimentaire, autonomie énergétique et habitat fonctionne de nos jours parfaitement pour des permaculteurs de l’arrière-pays niçois qui ont choisi l’aquaculture de la spiruline (12). Loin de l’image passéiste ou mystique qu’aiment à évoquer les détracteurs des écologistes, les permaculteurs expérimentent et intègrent chaque fois que possible les données scientifiques, ils réconcilient la modernité avec la nature.

Le corpus théorique
Ce mélange d’empirisme et d’innovation a été formalisé dans quelques principes pédagogiques, certains sont classiques de l’écologisme comme favoriser le maximum de biodiversité ou retourner au sol tout ce qu’on lui a pris (la paille de Fukuoka), d’autres sont plus originaux :
– l’importance de l’observation : avant d’agir, prendre le temps d’étudier l’écosystème en place, si pauvre soit-il, les vents, la pluviosité, la nature des sols, la flore et la faune spontanées, l’habitat humain existant, ses performances en été et en hiver…
– de cette observation en tirer un mode d’action que l’on pourrait qualifier de taoiste : aller dans le sens de l’existant, utiliser les forces en présence plutôt que de lutter contre elles. Un adage permaculteur dit : le problème est la solution,
– la planification au sens premier du terme (le design des anglo-saxons) : les ouvrages de permaculture sont truffés de plans dans lesquels émerge la notion de zones. Autour d’une habitation les zones qui nécessitent les visites les plus fréquentes sont les plus proches. On zone la végétation, les chemins, les rigoles, par rapport au vent, à l’eau, au relief.
– choisir chaque élément mis en place pour qu’il ait autant que possible plusieurs fonctions, que ce soit un mur, un réservoir d’eau, un arbre, une haie, le choix des animaux d’élevage, le résultat étant d’augmenter la résilience de l’écosystème. Réciproquement chaque fonction importante doit être assurée par plusieurs éléments.

Nourrir les villes ?
Les jardins-forêts sont adaptés à un habitat dispersé, voire pavillonnaire mais pas à nourrir les grandes villes verticales, à forte densité de population, qui regroupent maintenant près de la moitié de la population du globe. D’autres formes de permaculture restent à mettre en oeuvre pour répondre à leurs besoins, elles feront forcément appel à plus de main d’oeuvre que l’agriculture industrielle et feront partie de la transition agraire. On peut imaginer des sortes d’AMAP dans lesquelles les membres viendraient récolter chez les permaculteurs, la main d’oeuvre de récolte étant en permaculture la principale limite à l’établissement d’un circuit commercial classique. On peut y voir une des solutions d’avenir, comme l’énergie photovoltaïque ou éolienne, à développer le plus rapidement possible, face aux problèmes qui vont être posés par la raréfaction des ressources et en particulier du pétrole. Il est intéressant de noter que l’initiateur du mouvement des villes en transition, Rob Hopkins, était un formateur en permaculture (13).

Ghislain NICAISE

(1) Introduction to permaculture, B. Mollison 1991, Tagari Publications, Tasmania
(2) Permaculture One, B. Mollison & D. Holmgren, 1978, Tagari Publications, Tasmania.
(3) The one-straw revolution, M. Fukuoka, 1978, texte réédité avec une introduction de Frances M. Lappé en 2009, New York Review of Books, N.Y. L’association française de permaculture se nomme « Brin de paille » en hommage à Fukuoka.
(4) Ecologie et fascisme. Les trois racines de l’écologisme, G. Nicaise, 1991. Le Sauvage nouvelle série n°12.
(5) Topsoil loss and degradation – Causes, effects and implications : a global perspective, B. Sundquist 2007.
(6) A.F.P. 9 février 2009
(7) Le sol, la terre et les champs. Claude et Lydia Bourguignon. Editions Sang de la Terre, Paris, 2009.
(8) Collapse. How societies choose to fail or succeed, J. Diamond 2005, Penguin, N.Y., paru
en français chez Gallimard sous le titre « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie »
(9) How to make a forest garden, P. Whitefield 2002, Permanent Publications, East Meon, Hampshire.
(10) http://aupetitcolibri.free.fr/Permaculture/Permaculture.html
(11) Forest gardening. Cultivating an edible landscape, R. Hart 1996, Chelsea Green Publ. Co, White River Junction, Vermont.
(12) http://www.lapenne.fr/index.php?post/2008/06/23/La-ferme-du-Collet-un-lieu-dexperimentation-vers-la-simplicite-volontaire
(13) http://fr.wikipedia.org/wiki/Ville_en_transition