De l’usage du mot « décroissance »?

18 août 2012,

par Thierry Caminel

Le débat se poursuit sur les listes de discussion et dans les réunions des écologistes, encartés ou non, sur l’utilisation jugée souvent trop démobilisatrice du mot « décroissance ». On peut ajouter que, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce mot ne figure pas dans le discours du gouvernement en place, pas plus que dans celui du précédent (affiche empruntée aux casseurs de pub).

Je propose la clarification suivante, en reprenant le sujet d’une intervention précédente sur ce site :

Quand on entend « croissance », c’est « croissance du PIB » (produit intérieur brut) qui est sous-entendu, car c’est le marqueur de la croissance de l’activité économique.

Quand on évoque « décroissance », c’est bien l’exact opposé qu’on doit évoquer, c’est à dire la décroissance du PIB, une variation négative de l’indicateur PIB.

En termes économiques « classiques », le terme décroissance n’existe pas, on dit récession (définie comme une baisse du PIB pendant une certaine période).

Les politiques publiques qui accompagnent une baisse de la croissance en voulant l’éviter sont appelées « austérité« . L’austérité est imposée aux citoyens.

L’écologie politique, elle, affirme que la baisse du PIB est inexorable. Il faut préparer la société à cette baisse, pour lui permettre de la surmonter sans s’effondrer, en d’autres termes la rendre résiliente. Mais elle souhaite aussi que cette inexorable décroissance soit comprise, souhaitée, désirée par les citoyens, pour éviter les désagrément habituels liés aux fortes récessions : guerre, régimes autoritaires, famines…

C’est pourquoi la décroissance du PIB est non seulement  inexorable mais aussi nécessaire. C’est pour ça que le projet politique porte sur la sobriété et le partage, partage qui rend la sobriété plus acceptable.

« Décroissance » est le mot qui contient ces deux aspects : la baisse du PIB est inexorable et nécessaire.

Par ailleurs, croissance et énergie ont, jusqu’à aujourd’hui, toujours été fortement liés (je laisse le débat sur un possible découplage entre croissance du PIB et augmentation de l’utilisation des énergies fossiles à une autre fois…).

Donc  « sobriété énergétique », « réduction des consommations », « récession » etc… sont d’une certaine façon synonymes de décroissance.

C’est d’ailleurs comme cela que les écologistes britanniques (Tim Jackson, les villes en transition…) introduisent la décroissance, sans utiliser le mot : ils expliquent que la quantité d’énergie utile par habitant va nécessairement baisser suite au pic pétrolier et que la croissance et l’énergie sont liés. Ils laissent aux citoyens le soin d’en déduire que la croissance va nécessairement en être affectée, et qu’il serait souhaitable de faire quelque chose

Ils travaillent aussi activement sur d’autres indicateurs (puisque le PIB va baisser, autant faire croitre autre chose), sur les quotas énergétiques (pour que la sobriété soit partagée), la réduction de temps de travail (il faut bien que le progrès technique serve à quelque chose), les monnaies complémentaires (puisque il va y avoir crash économique), la permaculture (car énergie et production alimentaire sont fortement liées), etc..

Il nous faut à mon avis utiliser le mot de décroissance, pour expliquer que, derrière les termes « crises », « récessions », « austérité » etc…, il y a la décroissance économique, que les écologistes ont anticipé il y a déjà 40 ans. C’est l’inexorable décroissance.

Il nous faut aussi l’utiliser pour expliquer qu’il peut y avoir « prospérité sans croissance » pour reprendre le titre du livre de Tim Jackson, c’est à dire qu’une baisse acceptée de l’activité économique peut conduire à plus de bien-être et éviter un effondrement de nos sociétés. C’est la nécessaire décroissance.

Limiter l’utilisation du mot « décroissance » à la « décroissance du PIB » a bien d’autres intérêts, et notamment de quantifier les taux de décroissance économique et tous les impacts que cela peut avoir. En particulier, il y a probablement une limite au taux de décroissance  que peut supporter une démocratie compte tenu de son inertie, dont on peut déduire un taux maximum de décroissance énergétique et donc certains aspects de la transition énergétique.

Je vous laisse réfléchir à ça…

Thierry Caminel