Lecture de Laudato si’ par un mécréant

8 juillet 2015,

St François d'AssisePar Ghislain Nicaise

A la demande de la rédaction du Sauvage, pour la première fois de ma vie, j’ai lu une encyclique. Cette publication est saluée par la presse comme un tournant de l’église catholique vers l’écologisme, sous l’impulsion d’un pape novateur. Avant de tenter un commentaire du  texte (1), sur la forme et le fond, comme pour une publication ordinaire, j’ai voulu le passer au crible des trois racines de l’écologisme. Maintenant encore, je suis assez content de moi d’avoir un jour proposé les critères nécessaires et suffisants d’une pensée écologiste. A cette époque j’écrivais « Le but de cette classification n’est pas de décerner un brevet de bon-ne écologiste (si vous avez rempli les trois conditions, vous avez réussi le test…) mais de fournir une grille explicative, qui reste un fil conducteur pour comprendre l’écologisme. » En fait le texte de l’encyclique Laudato si’ a pratiquement réussi le test, en remplissant les trois critères.

Sur le premier, qui est la prise en compte de la finitude de la planète et des ressources, en opposition avec l’usage que nous en faisons :

« 56 la distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et fini. »

« 78 Si nous reconnaissons la valeur et la fragilité de la nature, et en même temps les capacités que le Créateur nous a octroyées, cela nous permet d’en finir aujourd’hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limite. »

« 106 De là, on en vient facilement à l’idée d’une croissance infinie ou illimitée, qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. Cela suppose le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit à la “ presser ” jusqu’aux limites et même au-delà des limites. »

Bon, la critique de la croissance ne va pas jusqu’à prôner la contraception pour réguler la croissance démographique :

« 50 « s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire »

Toutefois ce passage est la citation d’un Conseil Pontifical de 2005 et non un passage original de l’encyclique. On se souvient de la conférence de presse donnée par le pape François le 19 janvier dernier dans l’avion qui le ramenait des Philippines : « Certains pensent (excusez-moi du terme) que pour être de bons catholiques, il faut se comporter comme des lapins : mais ce n’est pas le cas ! ». Il est certain que beaucoup plus de fidèles auront retenu cette phrase-choc de 2015 plutôt que la citation de la doctrine sociale de l’église réaffirmée il y a 10 ans.

Sur le deuxième critère de la pensée écologiste, qui est la beauté et la nécessaire complexité de la nature, le ou les rédacteurs de l’encyclique avaient du pain béni, si vous me permettez l’expression. Jorge Bergoglio rappelle qu’il avait choisi le nom papal inhabituel de François en référence à St François d’Assise, apôtre de la pauvreté volontaire et surtout saint patron des animaux, laudateur de la nature.

11 « …chaque fois qu’il regardait le soleil, la lune ou les animaux même les plus petits, sa réaction était de chanter, en incorporant dans sa louange les autres créatures. Il entrait en communication avec toute la création, et il prêchait même aux fleurs « en les invitant à louer le Seigneur, comme si elles étaient dotées de raison »…Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. « 

Dans le design d’un lieu en permaculture, on essaie autant que possible de ménager une zone 5, où la nature est laissée à elle-même ; l’encyclique nous rappelle que les permaculteurs sont, au moins sur ce point, les héritiers de St François d’Assise :

12 « C’est pourquoi il demandait qu’au couvent on laisse toujours une partie du jardin sans la cultiver, pour qu’y croissent les herbes sauvages… »

Sur la biodiversité :

39 « Les zones humides, qui sont transformées en terrain de culture, perdent aussi l’énorme biodiversité qu’elles accueillaient. Dans certaines zones côtières, la disparition des écosystèmes constitués par les mangroves est préoccupante. »

40 « Les organismes marins que nous ne prenons pas en considération sont spécialement menacés, comme certaines formes de plancton qui constituent une composante très importante dans la chaîne alimentaire marine… »

42.. ».toutes les créatures sont liées, chacune doit être valorisée avec affection et admiration, et tous en tant qu’êtres, nous avons besoin les uns des autres. Chaque territoire a une responsabilité dans la sauvegarde de cette famille et devrait donc faire un inventaire détaillé des espèces qu’il héberge, afin de développer des programmes et des stratégies de protection, en préservant avec un soin particulier les espèces en voie d’extinction. »

86 … »le cèdre et la petite fleur, l’aigle et le moineau : le spectacle de leurs innombrables diversités et inégalités signifie qu’aucune des créatures ne se suffit à elle-même. Elles n’existent qu’en dépendance les unes des autres, pour se compléter mutuellement, au service les unes des autres « .

La beauté de la nature est vraiment le domaine où l’on peut se réconcilier, au moins dans la forme, avec l’aile conservatrice de l’Église, il suffit d’exalter le créateur dans son oeuvre:

88 … » toute la nature, en plus de manifester Dieu, est un lieu de sa présence. En toute  créature habite son Esprit vivifiant qui nous appelle à une relation avec lui. La découverte de cette présence stimule en nous le développement des « vertus écologiques ».

140 « Tout comme chaque organisme est bon et admirable, en soi, parce qu’il est une créature de Dieu, il en est de même de l’ensemble harmonieux d’organismes dans un espace déterminé, fonctionnant comme un système. » 

Le troisième et dernier critère porte sur la convivialité de l’outil (au sens d’Ivan Illich), qui amène une dénonciation de la technocratie. Sur ce point l’encyclique est particulièrement novatrice et explicite :

101  Dans cette réflexion, je propose que nous nous concentrions sur le paradigme technocratique dominant …

107 « Il faut reconnaître que les objets produits par la technique ne sont pas neutres, parce qu’ils créent un cadre qui finit par conditionner les styles de vie, et orientent les possibilités sociales dans la ligne des intérêts de groupes de pouvoir déterminés. Certains choix qui paraissent purement instrumentaux sont, en réalité, des choix sur le type de vie sociale que l’on veut développer. »

Small is beautiful :

179 En certains lieux, se développent des coopératives pour l’exploitation d’énergies renouvelables, qui permettent l’auto suffisance locale, et même la vente des excédents. Ce simple exemple montre que l’instance locale peut faire la différence alors que l’ordre mondial existant se révèle incapable de prendre ses responsabilités. 

Qu’ajouter à cette performance de bon écologiste ?

D’abord que cet écologisme est pour le moins social, on pourrait dire carrément de gauche si ce qualificatif n’avait perdu, au fil des ans, autant de sens.

48 « la détérioration de l’environnement et celle de la société affectent d’une manière spéciale les plus faibles de la planète : … ce sont les pauvres qui souffrent davantage des plus graves effets de toutes les agressions environnementales « .

49 « Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » 

Bon, je vous entends déjà, mes amis mécréants anticléricaux : « on nous a fait le coup du chameau depuis trop longtemps (2) et les prêtres-ouvriers sont bien seuls. Le prêche en faveur de de l’austérité ne sert qu’à contenir les pauvres pour laisser les riches tranquilles. » Quel que soit le passif et le passé de l’Eglise dans le maintien de l’ordre social, ce qui importe c’est l’avenir : avec l’austérité toute franciscaine que nous impose ou devrait nous imposer la sauvegarde de l’écosystème planétaire, les inégalités ne feront que devenir plus insupportables. La première inégalité qui est déjà bien préoccupante est celle des pays du Nord face aux pays du Sud : cette question est traitée en détail dans le chapitre 1-V Inégalité planétaire.

Ensuite le texte n’élude pas la difficulté qui résulte de l’anthropocentrisme des Écritures, même si l’argumentation peut paraître embarrassée

67. « Nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée. Cela permet de répondre à une accusation lancée contre la pensée judéo-chrétienne : il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à «dominer» la terre (cf. Gn 1, 28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. »

Par ailleurs cette encyclique est contrastée. L’audace et la nouveauté du propos sont enrobées d’une abondance de citations (au nombre de 169) qui tendent à montrer que cette encyclique est dans la droite ligne de la pensée récente et ancienne de l’Eglise. Ces citations m’ont semblé une concession, plutôt destinée à maintenir la cohésion de l’église, un message en direction des éléments conservateurs qui pourraient réagir de manière trop critique.

J’ai cru noter un autre contraste, entre certains passages lyriques fleurant bon l’eau bénite, que dans d’autres cercles on qualifierait de langue de bois, et d’autres paragraphes au style moderne très dépouillé, factuel. Comme s’il y avait plusieurs plumes à la tâche. Pour ne prendre qu’un exemple au sein du même chapitre :

53. « Ces situations provoquent les gémissements de soeur terre, qui se joignent au gémissement des abandonnés du monde, dans une clameur exigeant de nous une autre direction… »

54. La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement.

On retrouve cette différence de ton entre le 6e et dernier chapitre « Education et spiritualité écologiques » et le 5e qui précède « Quelques lignes d’orientation et d’action« .

Enfin l’Esprit est dans les détails, j’ai remarqué

– une critique très claire du greenwashing : 59 « En même temps, une écologie superficielle ou apparente se développe, qui consolide un certain assoupissement et une joyeuse irresponsabilité », ainsi que par exemple (171) une critique de la financiarisation des crédits de carbone.

une défense du catastrophisme : 161 « Les prévisions catastrophistes ne peuvent plus être considérées avec mépris ni ironie. Nous pourrions laisser trop de décombres, de déserts et de saletés aux prochaines générations. Le rythme de consommation, de gaspillage et de détérioration de l’environnement a dépassé les possibilités de la planète, à tel point que le style de vie actuel, parce qu’il est insoutenable, peut seulement conduire à des catastrophes, comme, de fait, cela arrive déjà périodiquement dans diverses régions. » 

– et plus radical encore, une remise en cause de la propriété privée des moyens de production, cautionnée par la Bible : 67 …Dieu dénie toute prétention de propriété absolue : « La terre ne sera pas vendue avec perte de tout droit, car la terre m’appartient, et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes » (Lv 25, 23). 71…le don de la terre, avec ses fruits, appartient à tout le peuple…Ceux qui cultivaient et gardaient le territoire devaient en partager les fruits, spécialement avec les pauvres, les veuves, les orphelins et les étrangers.

Je vous laisse sur ce dernier mot, d’une brûlante actualité.

Ghislain Nicaise

(1) Vous pouvez télécharger le texte de l’encyclique Laudato si’ sur le site de notre confrère « La Croix » ou encore sur le site du secours catholique. Cette dernière présentation a l’avantage de montrer les notes en bas de page au lieu de les repousser toutes à la fin du texte. La présentation de La Croix a l’avantage de commencer par le plan du texte.

(2) « il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux  » (Évangile de Marc, 10,25, Évangile de Matthieu 19,24, Évangile de Luc 18,25)