Faire des bébés

23 juillet 2017,

par Ghislain Nicaise

Avec l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) du 15 juin dernier sur l’ouverture de l’accès à la Procréation Médicalement Assistée (PMA), le débat sur la distinction entre sexualité et procréation est revenu sur le devant de la scène médiatique.

Je vais me lancer dans ce débat sur le sexe. Je n’ai pas entrepris de vous écrire un texte torride, vous êtes prévenu-e-s mais vous pouvez cependant continuer la lecture si le point de vue d’un biologiste vous intéresse.

On peut faire sans sexe mais c’est mieux avec

Au début de la vie sur terre, la sexualité est apparue et s’est maintenue parce qu’elle était le meilleur moyen d’assurer la biodiversité, garantie efficace contre les changements de l’environnement. La reproduction n’a pas besoin de sexe, une cellule mère peut se diviser en deux cellules filles identiques à leur mère. Un fraisier Gariguette drageonne de petits fraisiers Gariguette, mais si l’on veut créer une nouvelle variété de fraisier plus résistante au sec, il faut passer par les graines, la loterie du sexe. Nous autres animaux sommes soumis aux mêmes contraintes, mais la plupart d’entre nous ont perdu la capacité de se multiplier végétativement. Au niveau des gènes, la sexualité est une loterie, parce qu’il y a beaucoup d’essais perdants. La reproduction asexuée (sans sexe), est encore la façon de faire la plus fréquente aujourd’hui si l’on considère le nombre des êtres vivants qui la pratiquent. Ce sont principalement des êtres unicellulaires très simples comme les bactéries mais c’est eux qui constituent l’essentiel de la biomasse. Toutefois, si la sexualité n’apportait pas un plus, elle aurait disparu depuis longtemps.

Comment faire quand on a plusieurs cellules ?

Pour les microbes, le sexe consiste à échanger un peu d’ADN, un peu d’information génétique, sans nécessairement associer cet échange à une division. On brasse les cartes pour une nouvelle donne. C’est une stratégie utile quand les conditions du milieu deviennent défavorables. Tout se complique avec les pluricellulaires (nous et nos ancêtres ou cousins) : ces êtres vivants ne peuvent mettre côte à côte chacune de leurs cellules pour échanger un bout de noyau. Ils ont dû déléguer leur sexualité à des cellules spécialisées qu’on nomme gamètes. La sélection a favorisé l’apparition de deux sexes, avec deux types de gamètes. De gros gamètes dits femelles avec des réserves qui vont être bien utiles pour le développement de l’embryon, et de petits gamètes nombreux bien plus mobiles pour optimiser les chances de rencontre, vous avez reconnu les mâles. Il n’y a pas de fatalité à avoir deux sexes plutôt que trois ou quatre, le système à deux fonctionne bien ; certaines espèces de champignons peuvent avoir des milliers de sexes mais c’est une autre histoire.

Les sites de rencontre

Quand les gamètes se rencontrent à l’extérieur du corps comme chez les coraux ou chez la plupart des poissons, il en faut beaucoup. Chez nous primates comme chez les autres mammifères, c’est plus économique, les rencontres de gamètes se font bien au chaud, le sperme est déposé à l’intérieur du corps de la femelle. D’autre part comme nous l’avons vu plus haut, nous avons perdu la capacité de nous reproduire sans sexe. Peut-être qu’artificiellement un jour nous pourrons nous cloner mais le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas au point. Même la brebis Dolly dont on a fait grand cas n’était pas absolument identique à sa mère, et en plus il semble qu’elle soit née vieille, ses chromosomes avaient au départ l’âge de la maman.

Donc nous ne pouvons nous reproduire sans la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule mais cette fusion n’épuise pas à elle seule toutes les facettes de la sexualité. Le plus intéressant pour beaucoup d’humains et au moins pour mes lectrices et lecteurs présumé-e-s est la stratégie qui aboutit à cette fusion des deux cellules.

Il y a plusieurs manières de faire des bébés

Si l’on accepte l’importance de la sélection darwinienne dans le mécanisme de l’évolution, il faut bien admettre que le but, inconscient certes, est d’avoir le plus grand nombre possible de descendants. Notre planète est peuplée par les plus prolifiques. L’observation des animaux nous montre bien qu’il y a plusieurs façons d’aboutir à ce but. Chez les oiseaux par exemple, on trouve des espèces dont le mâle, volage, essaye de s’accoupler avec le plus grand nombre possible de femelles. En général ce mâle est paré de couleurs voyantes, qui résultent d’une sélection sexuelle, alors que la femelle est bien plus terne. Il y a des espèces plus rares chez lesquelles les mâles ternes attendent dans leur nid qu’une brillante femelle veuille bien venir y déposer ses oeufs avant de passer à un autre nid construit par un autre mâle. Et puis il y a des espèces monogames comme les oies cendrées qui forment un couple à vie et dont on a de la peine à distinguer le mâle de la femelle. Il peut arriver qu’elles-mêmes se trompent et forment des couples homos. En termes savants on dit lorsque les conjoints se ressemblent qu’il n’y a pas de dimorphisme sexuel.

Nous ne sommes pas des oiseaux

Vous me direz que nous ne sommes pas des oiseaux et vous aurez raison parce que quand le nid est dans le ventre de la maman, le papa ne peut couver l’œuf. En outre nous sommes des animaux sociaux qui vivons en groupe et ont de nombreuses interactions en dehors du couple reproducteur. Chez les Hominoïdes, la famille de grands singes à laquelle nous avons donné notre nom, il y a des monogames : chez certaines espèces de gibbons on ne peut distinguer le mâle de la femelle (fig. à gauche), les couples sont isolés sur leur territoire, ils restent ensemble, parfois des mois sans aucune activité sexuelle. Il y a d’autres grands singes qui ont une stratégie de harem (un mâle pour plusieurs femelles) : les gorilles. Le mâle est deux fois plus gros que la femelle (fig. à droite) et a des canines bien qu’il soit strictement végétarien. Contrairement aux fantasmes évoqués par Brassens, son activité sexuelle est modeste et son pénis cinq fois plus petit que le nôtre. Son énergie virile est consacrée à éliminer physiquement ses concurrents, pas à forniquer. Il y a les chimpanzés, nos plus proches parents, qui vivent dans des groupes multimâles-multifemelles et sont bien plus portés sur le sexe que les gorilles. Une partie de la compétition entre mâles se traduit par la présence de très gros testicules, qui vont noyer sous un flot de spermatozoïdes la semence des concurrents, déjà présente dans le vagin d’une femelle peu farouche.

Nous ne sommes pas des singes non plus

Cela ne vous aura pas échappé. Nos cultures, bien plus riches que celles des chimpanzés, vont apporter la notion de genre pour s’ajouter au sexe biologique qui reste cependant bien présent. Tout ne se réduit pas aux choux, aux roses ou aux cigognes, aux princesses, princes charmants et troubadours, ni à la tyrannie du patriarcat, ni à « un papa une maman ».

Une des grandes innovations de notre espèce est probablement la prise de conscience de la relation entre l’acte sexuel et la procréation. Et derrière cette prise de conscience, l’angoisse pour les mâles de l’incertitude sur leur paternité. Cette incertitude me parait être un des piliers fondateurs du patriarcat, associé au changement du partage des tâches qui a accompagné la révolution néolithique, le passage du stade « chasseurs-cueilleurs » à l’agriculture. Certain-e-s auteur-e-s plus spécialistes que moi de ces questions pensent que la domination masculine était là depuis toujours. Je me rangerai à l’opinion contraire soutenue par d’autres auteures tout aussi respectables. J’en resterai à l’histoire, que je détaillerai un jour, qu’il y a eu une grande variété de cultures du genre et que celles qui dominent de nos jours sont simplement celles qui favorisent les familles nombreuses. L’exemple des !Kung du Kalahari suggère qu’à partir du moment où les femmes au lieu de cueillir dans le bush restaient dans une maison, la culture agraire leur aurait imposé une monogamie plus stricte. Comme en témoigne l’histoire de Nisa, les chasseurs-cueilleurs nomades connaissaient le mariage (et la jalousie) mais avec beaucoup d’entorses au contrat. Biologiquement notre espèce n’est pas bien adaptée à la monogamie : les détails qui ne collent pas sont multiples.

Monogame de culture, pas vraiment de nature

D’abord, il y a la dissimulation de la période de fertilité des dames. Il a fallu que cette particularité présente un avantage réel pour que s’efface une signalisation si présente chez nos cousins primates. Il est bien plus économe et productif biologiquement de signaler le moment du cycle pendant lequel la femelle est fertile (oestrus). Cette dissimulation propre à la femme implique que les rapports doivent être plus fréquents pour qu’ils soient suivis d’une fécondation. Si l’on voulait vraiment associer strictement sexualité et reproduction, dans une bonne stratégie monogame, une petite éjaculation au bon moment et on est tranquille pour neuf mois de grossesse plus au moins trente mois d’allaitement.

Chez les chimpanzés la fécondabilité de la femelle est signalée par une énorme hémorroïde, un vrai handicap pour s’assoir. Plusieurs travaux soulignent que pour notre espèce la présence constante du relief des fesses par derrière, et celle des seins par devant, sont un signal permanent, sans parler des cheveux, des lèvres, des yeux, de la peau lisse. Non seulement la femme est fortement sexuée (le beau sexe) mais c’est peut-être la seule primate à être sexuellement disponible en dehors de ses périodes de fertilité (1). Le genre Homo a évolué pendant plusieurs millions d’années en regard desquelles les 10 000 ans de culture patriarcale ne pèsent pas lourd. La fréquence des rapports sexuels, y compris pendant la durée de l’allaitement qui peut représenter 3 à 4 années contraceptives, a été interprétée comme un moyen de garder le père dans les parages et de le faire participer au destin de l’enfant (hypothèse connue des spécialistes sous le nom de « daddy at home« ). Ces dames ancestrales dont nous essayons d’imaginer l’existence avaient aussi à éviter l’infanticide des mâles qui, comme le font par exemple les matous, préfèrent se débarrasser des petits avant d’ensemencer la mère, ce qui a une réelle valeur sélective. Comme elle vivait en groupe, en tribu, à l’époque où nos ancêtres avaient une sexualité multipartenaire ou de type harem, la dissimulation de l’ovulation permettait à la femme ancestrale de distribuer ses faveurs sexuelles à de nombreux mâles, dont aucun ne pouvait jurer qu’il était le père de son enfant mais dont chacun savait que c’était possible. Le résultat est qu’aucun de ces mâles potentiellement meurtriers ne risquait de s’en prendre à son bébé et certains peuvent avoir aidé à le protéger ou à le nourrir (2).

D’autres singularités de nos comportements amoureux s’expliquent assez bien dans l’optique de ce scénario, comme le fait que nous nous cachions pour faire l’amour alors que les autres hominoïdes ne se gênent pas en public, même quand ils sont très portés sur la chose comme les bonobos.

Une équipe de chercheurs a été jusqu’à entreprendre l’étude de la forme particulière du pénis humain en érection, qui serait une adaptation à la concurrence spermatique, adaptation différente de celle des chimpanzés mais néanmoins révélatrice d’une compétition au passage du col de l’utérus, pas monogame en tous cas (3).

C’est à cause des grosses têtes

Tout tourne autour de notre cerveau hypertrophié. Notre espèce n’est pas performante côté muscles, carapace, griffes, crocs, elle a tout misé sur le mental et le social (l’union fait la force). Nous mettons au monde de gros bébés dont la grosse tête passe difficilement le bassin des humaines bipèdes. La ménopause, encore une spécialité humaine, très rare chez les autres mammifères, permettrait aux mères de veiller à la survie de leurs derniers enfants en évitant les risques accrus de grossesses tardives. Nos bébés naissent encore plus immatures que ceux des autres grands singes, ce qui leur permet de continuer à l’air libre le développement de leur gros cerveau. Ils vont être particulièrement vulnérables pendant des années pour terminer leur croissance, et remplir de données utiles ce cerveau encombrant. L’enfant humain est assez fragile et immature pour que les pères qui s’occupaient de leurs enfants ou au moins de leur mère pendant l’enfance de leur progéniture aient probablement laissé davantage de descendants.

La sexualité et la procréation

Pour en revenir au point de départ, il est clair que nous ne pouvons procréer sans sexualité mais que la sexualité ne se réduit pas à la procréation. Ce dernier constat est vrai pour les microbes mais c’est vrai aussi pour notre espèce : chez nous le sexe est un outil de lien social, joignant l’utile à l’agréable. La culture patriarcale, les religions du livre, ont mis l’accent sur la procréation, ce qui a fait leur succès génétique. Elle fournissent une réponse à l’incertitude sur la paternité en restreignant la sexualité des femmes, la chasteté des hommes étant de ce point de vue moins importante. Il est aisé de constater le parallèle entre transition démographique et libération des femmes, presque simultanées. La baisse de fertilité mondiale constatée à partir de 1970 (fig.) permet de caresser l’espoir que notre espèce s’affranchisse de la mécanique darwinienne, s’arrête de proliférer à temps pour ne pas détruire complètement l’écosystème qui permet sa survie.

G.N.

(1) et aussi la seule à être capable de se refuser pendant ces périodes. La disponibilité permanente des mâles est bien plus répandue dans le règne animal.

(2) traduit de Jared M. Diamond, 1997. Why is sex fun?: the evolution of human sexuality. Auteur inspiré en particulier par les publications de Sarah Blaffer Hrdy.

(3) par exemple : Gallup et al. 2003. The human penis as a semen displacement device. Evolution and Human Behavior 24, 277-289. et autres travaux de cette équipe.