Pascal Bruckner et le point Godwin

6 octobre 2011,

par Ghislain Nicaise

Comme un certain nombre de nos compatriotes, j’ai pu écouter la promotion du dernier livre de Pascal Bruckner (1) le 4 octobre sur France Inter.

Je passerai rapidement sur les contre-vérités, comme le fait que pour les besoins de sa démonstration, il attribue  à la majorité des leaders écologistes le discours de quelques uns, pour le moment assez minoritaires. Le recours à une citation de Jacques-Yves Cousteau, mort il y a 14 ans, montre assez bien qu’il doit racler le tiroir pour trouver les miettes de ses biscuits.

L’amalgame auquel se livre P.B. entre les écologistes contemporains et le Maréchal Pétain est flagrant et a été relevé par les journalistes de France-Inter : Pétain voulait promouvoir la bicyclette. La belle affaire ! Les Hollandais qui se déplacent encore beaucoup à vélo seraient-ils des pétainistes inconscients ?

Cet aller direct au point Godwin, le moment où à court d’arguments plus forts les débateurs en viennent à invoquer les excès de la seconde guerre mondiale, a été bien noté au cours de l’émission par Thomas Legrand. Ce n’est pas une nouveauté, il avait été largement exploité par un précurseur, Luc Ferry, qui soulignait que la défense de la cause animale était partagée par les écologistes et par Hitler (2). Je ne résiste pas à la tentation de citer l’auteur, qui était en train de conquérir ses galons de ministre : « le véritable danger auquel nous exposerait une victoire de l’écologisme radical dans l’opinion publique : considérant la culture…comme un simple prolongement de la nature, c’est le monde de l’esprit tout entier qu’il mettrait en péril » (2).

Je ne rejoindrai pas Pascal Bruckner au point Godwin en le traitant de négationniste. Contrairement à Claude Allègre, il vote pour les Verts depuis 20 ans, il ne nie pas le réchauffement climatique, ni l’épuisement des ressources fossiles, c’est en tous cas ce qu’il a admis à France Inter. Simplement, il en nie les conséquences : il ne comprend pas que ce ne sont pas les écologistes qui empêcheront les gens de prendre l’avion mais la raréfaction du carburant. L’essayiste Bruckner partage cette attitude publique avec la grande majorité des responsables politiques mais aussi des militants écologistes, quoiqu’il en dise. Vous me direz, c’est normal, les écolos se présentent aux élections, ils n’ont pas le courage de se faire encore ratatiner par les électeurs en leur disant le fond de leur pensée. Je me permets de proposer une autre interprétation : je crois à l’incapacité de la plupart de nos concitoyens à prévoir des ruptures dans l’ordre établi. Au risque de commettre le péché ultime de biologisme, je proposerais même que c’est une des contraintes du cerveau humain. Comme l’a fait remarquer le génial neurobiologiste Santiago Ramon y Cajal (je cite de mémoire) : le cerveau humain n’a pas été modelé par l’évolution pour appréhender la vérité mais pour permettre la survie. Pour survivre, il a fallu souvent prendre des décisions rapidement, des décisions efficaces, et qui se basent sur l’expérience: statistiquement, les mêmes causes (à vue de nez) vont donner les mêmes effets (3). C’est ce qui explique le goût de l’esprit humain pour l’analyse, pour les raisonnement linéaires, les causalités simples alors que la complexité de la nature est profondément étrangère à ce type de compréhension. Vous n’avez pas le temps de réfléchir à une boucle de rétroaction quand il faut éviter un coup ou à l’inverse attraper votre déjeuner à la course.

Cette explication, pour spéculative qu’elle soit, me permet de comprendre pourquoi des personnes intelligentes et bien informées, y compris dans les rangs des écologistes, n’arrivent pas à tirer les conséquences des données sur l’épuisement des ressources, ni d’ailleurs sur le changement climatique. Personnellement, je ne me suis rangé dans les rangs des « annonceurs de l’apocalypse » que depuis peu. Je suis spontanément allergique aux millénarismes et j’ai résisté dans ma jeunesse aux prédictions marxistes sur l’issue inéluctable de la lutte des classes, pensée dominante dans mon entourage d’alors. Après avoir essayé sans succès pendant six mois de faire venir une personne qui nous donnerait une conférence sur l’empreinte écologique, je m’étais résigné à devenir le conférencier introuvable et, bien que j’aie gardé un certain recul sur les publications du Global Footprink Network, cette recherche de données m’a convaincu, non de la fin de la planète ni même de la fin proche de l’espèce humaine, mais de l’effondrement probable de la civilisation industrielle (voir aussi ici).

(1) Le fanatisme de l’apocalypse. Sauver la Terre, punir l’homme. 2011. Grasset

(2) Le nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme. 1992. Grasset

(3) Comme je l’ai souvent entendu dire : le génie humain a su promouvoir le progrès en utilisant les combustibles fossiles, il saura en trouver la relève sans problème…

Ghislain Nicaise