Aventures en permaculture – 13, DEUX BONS LIVRES

14 juillet 2013,

par Ghislain Nicaise

13- Deux bons livres (La Gazette des Jardins n° 94, Novembre-Décembre 2010)

Gazette 110.couvEn septembre dernier, j’annonçais la fin du feuilleton de l’été 2012 avec le 12e épisode de mes aventures en permaculture. Ces aventures alimentent une chronique qui paraît depuis janvier 2009 dans la Gazette des Jardins. Les internautes fréquentant le site du Sauvage ont pu consulter en ligne les deux premières années de cette chronique. Le feuilleton de l’été 2013 qui commence aujourd’hui va vous permettre de connaître la suite de cette chronique, au cas où vous ne l’auriez pas déjà lue dans votre collection (que j’imagine conservée précieusement) de La Gazette. Cette suite commence par une présentation de livres qui plus de 2 années après, reste complètement d’actualité bien que depuis soient parus en français des livres plus spécifiquement dédiés à la permaculture.

Une conférence et deux livres

La pénurie de compétences sur le sujet était encore sévère en 2010, on m’avait demandé d’introduire un débat sur la permaculture lors de la fête d’inauguration du jardin partagé de Montaleigne (Alpes Maritimes). On attendait de moi de développer l’aspect agricole de la permaculture plutôt que les considérations sur l’habitation humaine ou la démarche théorique et éthique des permaculteurs. Je me demande même si c’était des notions sur la permaculture que les auditrices et auditeurs attendaient ou plutôt de simples conseils de jardinage. Je suis arrivé avec une liste de plantes auxquelles les citadin-e-s qui installent un potager sur la Côte d’Azur ne pensent pas nécessairement et la plupart de ces plantes étaient déjà présentes sur le terrain (1). Je pensais aussi leur dire de mettre une ruche et il y en avait une dizaine. Les potagers déjà installés allaient du jardinet pauvre et coquet, trop propre, dans lequel la pluie avait déjà commencé son travail d’érosion, jusqu’à la perfection organique avec couvert végétal, superbes légumes, poireaux et carottes intimement mélangés comme il se doit, plantes rares médicinales et aromatiques.

En réfléchissant aux lectures que je pourrais leur recommander, j’avais écarté une pile de livres sur la permaculture en anglais et j’étais arrivé à sélectionner deux livres francophones qui ne se réclament pas de la permaculture mais qui me semblent incontournables pour jardiner en sachant ce que l’on fait, ce qui est nécessaire pour toute aspirante permacultrice ou tout aspirant permaculteur. Ils ne font pas double usage mais au contraire se complètent très bien. L’un parle surtout du milieu dans lequel les plantes se développent, l’autre surtout de ce qui se passe à l’intérieur de la plante. Le plus écologique des deux est d’ailleurs celui qui ne l’affiche pas dans le titre. La lecture de ces deux livres permet de répondre à l’un des préceptes de la permaculture : avant de commencer à faire quoi que ce soit, prenez le temps d’observer. Si l’on ne sait pas quoi voir, on peut observer longtemps avant d’arriver à une décision, il faut donc un esprit préparé. Ces livres sont plus qu’une initiation, ce sont aussi des manuels de référence que l’on peut garder sous la main, sur lesquels on doit revenir.

Le sol, la terre et les champs (2)

J’ai déjà cité ce livre de Claude et Lydia Bourguignon à propos d’amendements de mon sol acide mais il mérite plus qu’un renvoi en bas de page. Ce livre est pour moi l’un des plus importants qu’il m’ait été donné de lire dans la catégorie « non-fiction ». Certain-e-s auteur-e-s publient un essai par an, je ne citerai personne pour ménager les susceptibilités. Quand ils sont bons, on y trouve une ou deux idées auxquelles on n’avait jamais pensé. D’autres rassemblent toute la réflexion et l’expérience d’une vie dans un livre, offrant ainsi une mine, à exploiter par petits bouts, à reprendre pour être sûr de n’avoir rien raté. Le livre de Claude et Lydia Bourguignon ferait partie de cette deuxième catégorie à part qu’au lieu d’une vie, on en a deux pour le même prix. Dès le début du livre, on est interpellé :

« La vie se développe dans trois milieux : l’air, l’eau et le sol. Contrairement aux deux premiers milieux qui sont purement minéraux, le sol se caractérise par le fait qu’il est organo-minéral. Cette caractéristique lui confère deux propriétés : la première est que le sol n’existe que sur la planète Terre car il faut de la matière organique, donc de la vie, pour faire un sol. Beaucoup de planètes qui nous entourent ont une atmosphère ou de l’eau mais aucune ne possède un sol. Les anciens ont donc eu raison d’appeler notre planète la Terre car elle est la seule à posséder un sol…notre planète est recouverte à 70 % de mer, les anciens auraient donc pu l’appeler Océan. L’atmosphère fait 70 km d’épaisseur, les sols font moins d’un mètre en moyenne, ils auraient donc pu appeler notre planète Air. Et pourtant ils lui ont donné le nom du milieu le plus rare, mais le plus important, car c’est du sol que sort la vie. »

Ce livre explique dans un texte d’une remarquable clarté les bases ce que vous devriez savoir sur ce qu’il faut faire pour que vos petits enfants aient encore à manger. Cela implique entre autres la plus grande révolution de civilisation depuis le néolithique, l’abandon du labour.  Les lecteurs de La Gazette en ont entendu parler mais je n’avais jamais lu cela aussi bien expliqué. L’agriculture de demain sera en rupture avec celle qui est pratiquée dans nos pays industrialisés ou ne sera pas. Il ne s’agit pas d’un simple retour au passé bien que certaines pratiques déjà classiques comme l’intégration de l’élevage ou l’utilisation des légumineuses pour enrichir le sol en azote restent nécessaires.Vous ne pourrez pas laisser ce livre sans avoir une sollicitude accrue pour les myriades d’êtres vivants qui font le sol de votre jardin. La jonction avec la permaculture est manifeste dans le passage sur les formes d’équilibre écologique (climax) : on y retrouve l’importance de l’arbre qui gère le surplus d’eau de pluie et crée l’humus. La divergence vient du constat des Bourguignon que l’homme ne mange pas d’arbres, ce qui les amène à préconiser comme substitut la rotation des annuelles et s’intéresser aux plantes herbacées à racines profondes. Pour celles et ceux qui n’auraient pas lu tous les épisodes de mes aventures, je saisis l’occasion pour en rappeler trois sur ce sujet, un sur les arbres, un sur le jardin-forêt dans les livres et un sur mon jardin-forêt.

On trouve dans le livre de Claude et Lydia Bourguignon des pépites : une interprétation de l’extinction des dinosaures dont je n’avais jamais entendu parler, ou encore l’explication de la réalité du « terroir« , une vision de l’humanité du futur réduite à se nourrir d’insectes, comment l’agriculture moderne a généralisé l’utilisation de plantes malades, pourquoi l’attaque de roches très diverses par les plantes donne toujours de l’argile, pourquoi le verbe « marner » évoque un dur travail, pourquoi il faut être bienveillant envers les taupes et pourquoi proscrire la jachère. Une mention spéciale pour un chiffre qui fait réfléchir : les éléments provenant de l’atmosphère (carbone, oxygène, hydrogène et azote) représentent 92 à 98 % du poids sec des plantes. Je vous laisse le soin de faire d’autres trouvailles. Ce livre m’a fait comprendre que le sol était une ressource en principe renouvelable mais que nous sommes en train de dilapider, un peu à la manière dont nous utilisons les nappes d’eau fossile ou surexploitons les poissons sauvages.

Les secrets d’un jardin écologique (3)

Ce livre a été signalé par Antoine Bosse-Platière dans le n°de juillet-août 2010 de notre confrère « Les 4 saisons du jardin bio » qui le signale comme « un excellent livre de vulgarisation ». Je le cite « Quand deux spécialistes des plantes (dont un directeur de recherches à l’INRA) s’attachent à transmettre leur passion et à vulgariser leurs connaissances pour les jardiniers, ils se rendent compte en achevant leur livre qu’il peut être considéré – comme un manifeste en faveur des pratiques de l’agriculture biologique-« . Ce qui fait l’importance de ce livre c’est qu’il n’est pas un manifeste mais qu’il peut être considéré comme. C’est un exposé complet et objectif, qui vous dévoile aussi les secrets d’un champ « chimique ». C’est la démarche scientifique qui conduit naturellement les auteurs dans ce livre comme dans le précédent, à favoriser « le bio »(4). Il se peut, chère lectrice, cher lecteur, que la caution de la Science n’évoque en vous qu’indifférence, voire méfiance, mais vous excuserez mon jugement biaisé, c’était mon métier pendant plus de 40 ans. Le titre du livre de Laurent et Isabelle Urban aurait pu être « La physiologie végétale pour les nuls », cela aurait été probablement moins vendeur. Cet ouvrage fait tout pour atteindre un large public en renonçant aux équations, aux formules et même aux schémas qui sont relégués en petit nombre dans le lexique final. Chaque chapitre se termine par une fiche « Petit résumé et conseils pratiques« . Bon, il y a quelques mots difficiles parfois car il est plus simple et précis d’appeler une hormone par son nom, mais il ne faut pas s’y arrêter, il suffit de passer au paragraphe suivant, les passages de biochimie ou de biologie moléculaire ne sont pas longs ni pesants. L’illustration abondante par de belles photos de plantes est rarement nécessaire à la compréhension mais elle rend le livre agréable à lire et à feuilleter. Ce livre m’avait été vivement recommandé par un ami. Après l’avoir parcouru rapidement j’avais l’impression que je n’y apprendrais pas grand’chose, cuirassé dans la certitude que mes études de biologie suffisaient à me donner les pouces verts. En lisant vraiment le livre, j’ai eu l’agréable surprise d’apprendre plein de trucs, de ces secrets promis par le titre. En vrac, pour vous donner envie d’en savoir plus : des explications de détails comme la raison pour laquelle les agrumes mûrs sont de couleur verte sous les tropiques et orange chez nous, pourquoi les fruits les plus gros sont aussi les plus sucrés, pourquoi les feuilles deviennent jaunes ou rouges en automne, mais aussi des données plus fondamentales.

J’ai appris comment l’eau était gérée dans et par les plantes. Les auteurs donnent de plus des indications pratiques sur les quantités d’eau nécessaires et suffisantes pour l’arrosage. Ils m’ont confirmé dans l’intuition que planter serré économise l’eau, par effet d’oasis.

J’ai appris l’importance du stress pour les végétaux. Ils ne peuvent pas se sauver comme les animaux et réagissent en synthétisant des produits utiles comme les antioxydants. Le stress augmente donc la valeur nutritive des plantes pour nous autres animaux, ce qui fait qu’un produit bio de plein champ sera plus nourrissant qu’un légume de serre moins stressé.

J’ai appris plusieurs bonnes raisons d’encourager une biodiversité maximale dans nos jardins, par exemple que les plantes attaquées produisent des molécules qui attirent les prédateurs des phytophages (ce gros mot ne désigne que les nuisibles qui bouffent nos légumes et nos fruits).

Enfin, en gourmet dévot de la tomate, je ne peux résister à la tentation de citer leur passage sur Daniela : « Daniela est une variété de tomate israélienne qui est apparue sur nos marchés au début des années 90. Elle est caractérisée par une maturation fortement ralentie. Cette variété est parfaitement adaptée à la grande distribution, à ses contraintes et à ses exigences. Mais elle représente aussi un véritable cauchemar gustatif pour les rares consommateurs hédonistes qui savent encore qu’une tomate ça peut être délicieux. Chez Daniela, il y a une plénitude dans l’insipidité qui confine à la révélation mystique. Manger de la Daniela, c’est comme mâcher du néant, une espèce de concentré de rien du tout. Un mol dégout de l’existence, le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, etc… »

(à suivre)

(1) bibacier, bananier, robinier, tilleul, jujubier, feijoa, arbousier, ronce, laurier-tin, lentisque, myrte, Pittosporum, lavande, lierre, Opuntia, capucines, trèfle blanc…

 (2) Le sol, la terre et les champs. Pour retrouver une agriculture saine, par Claude et Lydia Bourguignon. Editions Sang de la Terre, Paris, 2009.

 (3) Les secrets d’un jardin écologique par Laurent et Isabelle Urban. Belin éditeur, Paris, 2010. 320 pages, 26 €.

 (4) De même lorsque la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) publie en 2007 un rapport sur la sécurité alimentaire mondiale, ce rapport conclut que « l’agriculture biologique peut produire assez par tête d’habitant pour nourrir la population actuelle de la planète ». Aux dernières nouvelles il ne semble pas que des journalistes écolos farfelus aient noyauté cette respectable organisation.